Artivisme, actionnisme, zine underground, agent étranger, performance politique, censure culturelle — comprendre la dissidence artistique russe exige de maîtriser son vocabulaire spécifique. Ce lexique de 50 termes couvre l'héritage soviétique, les mouvements post-soviétiques et la répression en cours depuis 2022.

Introduction — comprendre l’artivisme russe par ses mots

L’artivisme russe possède son propre vocabulaire, forgé dans la clandestinité soviétique, affiné dans les années 1990 post-soviétiques et réactivé avec une urgence nouvelle depuis le 24 février 2022. Pour comprendre les actions de Pussy Riot, les performances de Pavel Pavlensky ou les zines féministes de la résistance anti-guerre, il faut maîtriser les termes qui structurent ces pratiques artistiques dissidentes.

Pour aller plus loin dans la maîtrise du vocabulaire russe lié à la culture et à l’art, la ressource apprentissage du russe et culture russophone propose des outils complémentaires pour comprendre les nuances linguistiques du militantisme culturel russe.

Ce lexique recense 50 concepts — de l’avant-garde historique aux catégories juridiques actuelles — classés par thèmes : fondements historiques, mouvements et groupes, pratiques artistiques, concepts juridiques et censure, et figures et lieux emblématiques.


A — Fondements historiques (1-12)

1. Avant-garde

Mouvement artistique et culturel émergent au début du XXe siècle en Russie, caractérisé par une volonté de rupture radicale avec les traditions et une exploration de formes innovantes. L’avant-garde russe, incluant des courants comme le futurisme et le suprématisme, a cherché à fusionner art et révolution politique. Elle a souvent été soutenue par les bolcheviks avant d’être réprimée sous Staline. Son héritage influence encore les pratiques artistiques contemporaines.


2. Constructivisme

Courant artistique et architectural russe des années 1920, prônant l’utilisation de matériaux industriels et une esthétique fonctionnelle. Le constructivisme, incarné par des figures comme Vladimir Tatline ou Alexander Rodchenko, visait à créer un art engagé au service de la société. Il a marqué l’affiche, le design et l’architecture, tout en s’intégrant aux idéaux révolutionnaires. Son déclin coïncide avec la montée du réalisme socialiste.


3. Samizdat

Méthode de diffusion clandestine d’œuvres littéraires, artistiques ou politiques en URSS, consistant en des copies manuscrites ou tapées à la machine. Le samizdat a permis de contourner la censure et de préserver des textes interdits, comme ceux de Soljenitsyne ou de la poésie non officielle. Ce système a joué un rôle clé dans la dissidence culturelle. Il a disparu avec la libéralisation des années 1990.


4. Non-conformisme artistique

Mouvement apparu en URSS à partir des années 1950-1960, regroupant des artistes refusant les canons du réalisme socialiste. Ce courant, illustré par des figures comme Ilya Kabakov ou Erik Bulatov, explore des thèmes tabous et des formes expérimentales. Le non-conformisme s’exprime à travers des expositions clandestines et des œuvres abstraites ou conceptuelles. Il a ouvert la voie à l’art contemporain russe.


5. Sots-art

Courant artistique apparu dans les années 1970 en URSS, mêlant sots (abréviation de socialiste) et art, pour parodier l’iconographie et les slogans de la propagande soviétique. Des artistes comme Komar & Melamid ou Ilya Kabakov détournent les symboles du réalisme socialiste. Le sots-art critique le système tout en utilisant ses propres codes. Ce mouvement a influencé l’art post-soviétique.


6. Conceptualisme moscovite

Mouvement artistique russe des années 1970-1980, centré sur l’idée plutôt que sur l’objet esthétique. Porté par des artistes comme Ilya Kabakov ou Viktor Pivovarov, il explore les mécanismes du langage, du pouvoir et de la mémoire. Le conceptualisme moscovite utilise souvent des installations, des textes ou des performances pour interroger la réalité soviétique. Son approche a marqué l’art contemporain.


7. APTART

Acronyme de Association des Artistes de l’Art Progressif (en russe : Assotsiatsiya Progressivnykh Khudozhnikov), collectif moscovite actif dans les années 1980. L’APTART organisait des expositions non officielles et des performances dans des espaces alternatifs, comme des appartements ou des usines abandonnées. Ce groupe a joué un rôle clé dans la scène underground de l’époque. Son action a contribué à la libéralisation de l’art russe.


8. Performatif

Relatif à la performance artistique, où l’action ou le geste de l’artiste devient l’œuvre elle-même. En Russie, ce terme désigne des pratiques comme celles d’Alexandre Ponomarev ou de Collective Actions, où l’acte est éphémère et souvent politique. La dimension performative peut inclure des rituels, des interventions urbaines ou des actions collectives. Ce courant remet en cause les frontières entre art et vie.


9. Actionnisme

Pratique artistique radicale où l’artiste utilise son corps comme médium, souvent dans des actions violentes ou provocatrices. En Russie, des figures comme Oleg Kulik ou Anatoly Osmolovsky ont poussé cette approche à ses limites. L’actionnisme soviétique, influencé par l’underground, vise à choquer et à révéler les tensions sociales. Il s’inscrit dans une tradition de contestation radicale.


10. Dissidence culturelle

Mouvement de résistance intellectuelle et artistique contre le régime soviétique, apparu dès les années 1960. Les dissidents culturels, comme les écrivains Andrei Siniavski ou Joseph Brodsky, ou les artistes comme Dmitri Prigov, ont utilisé leur art pour critiquer le système. La dissidence a souvent conduit à la répression, mais elle a aussi nourri la culture alternative. Son héritage perdure dans l’art post-soviétique.


11. Zine underground

Publication artisanale et auto-éditée, souvent politique ou expérimentale, diffusée de manière clandestine en URSS. Les zines underground russes, comme ceux de la scène punk ou anarchiste, contenaient des textes, des dessins ou des collages critiques envers le pouvoir. Ces supports fragiles étaient reproduits en petit nombre et circulaient sous le manteau. Ils ont marqué la contre-culture des années 1980-1990.


12. Collectif artistique

Groupe d’artistes travaillant de manière collaborative, souvent en marge des institutions. En Russie, des collectifs comme Gnezdo (Le Nid) ou Wooster Group (version russe) ont émergé dans les années 1980-1990. Ces groupes privilégient l’anonymat, l’action collective et une esthétique anti-commerciale. Leur approche remet en cause le mythe de l’artiste solitaire.

L’histoire complète de ces mouvements est retracée dans notre dossier sur l’artivisme russe — origines et histoire du militantisme artistique qui couvre la période soviétique jusqu’à aujourd’hui.


B — Mouvements et groupes (13-22)

13. Voina

Groupe activiste russe fondé en 2007, connu pour ses performances provocatrices à caractère politique et social. Voina (qui signifie « guerre » en russe) s’illustre par des actions spectaculaires ciblant les autorités, comme l’invasion d’un supermarché ou des happenings dans des lieux symboliques. Le collectif mêle art et militantisme, souvent en opposition frontale avec le pouvoir en place. Leurs œuvres, souvent qualifiées de « hooliganisme artistique », visent à dénoncer la corruption et l’autoritarisme en Russie.


14. Pussy Riot

Collectif féministe punk russe créé en 2011, célèbre pour ses actions directes et ses performances dans des lieux publics ou religieux. Pussy Riot est devenu un symbole mondial de la résistance à l’oppression politique et sociale, notamment après leur procès en 2012 pour une performance controversée dans la cathédrale du Christ-Sauveur à Moscou. Leurs chansons et leurs manifestations dénoncent le régime de Vladimir Poutine, le sexisme et les inégalités. Leur combat s’étend aussi à la défense des droits LGBTQ+ et à la liberté d’expression.


15. Inspection médicale herméneutique

Concept développé par des artistes et théoriciens russes pour analyser les discours médicaux et leur instrumentalisation par le pouvoir. Cette approche critique examine comment les institutions de santé servent des logiques de contrôle social, notamment sous des régimes autoritaires. L’Inspection médicale herméneutique interroge les normes corporelles, les diagnostics psychiatriques utilisés comme armes politiques, et la médicalisation de la dissidence. Elle s’inscrit dans une réflexion plus large sur la biopolitique et la résistance artistique face à l’État.


16. Nouvelle Académie Beaux-Arts

École d’art avant-gardiste fondée en Russie en 2017 par l’artiste et militant Timour Novikov. La Nouvelle Académie Beaux-Arts (Новая Академия Изящных Искусств) se veut un espace de liberté créative en opposition aux institutions académiques traditionnelles, souvent perçues comme conservatrices. Elle promeut des formes d’art non conformistes, incluant des performances, des installations et des réflexions sur l’identité russe contemporaine. L’académie est aussi un lieu de rencontre pour les artistes engagés, critiques envers le régime.


17. Feminist Anti-War Resistance (FAS)

Mouvement féministe russe créé en 2022 en réaction à l’invasion de l’Ukraine par la Russie. La FAS (Феминистское Антивоенное Сопротивление) rassemble des militantes et artistes pour dénoncer la guerre, le militarisme et le patriarcat. Leurs actions incluent des manifestations, des campagnes de sensibilisation et des performances artistiques. Le groupe met en lumière le rôle des femmes dans la résistance, tout en critiquant la propagande d’État et la répression des opposants. Leur approche combine militantisme et création artistique.


18. Occupy Abai

Action protestataire et artistique menée en 2022 au Kazakhstan, inspirée par le mouvement Occupy et le poète Abaï Kounanbaïouly. Des citoyens, dont des artistes, ont occupé des places publiques pour dénoncer la corruption, l’autoritarisme et les inégalités sociales. L’événement a été réprimé dans le sang, mais il a marqué un tournant dans la mobilisation citoyenne en Asie centrale. Occupy Abai a aussi inspiré des œuvres artistiques dénonçant la violence d’État et la censure.


19. Artistes en résistance

Collectif informel d’artistes russes et internationaux engagés contre la guerre, l’oppression politique et les violations des droits humains. Ce terme désigne des créateurs qui utilisent leur art comme outil de protestation, que ce soit par des performances, des graffitis, des installations ou des expositions clandestines. Leurs œuvres souvent éphémères ou diffusées en ligne défient la censure et visent à éveiller les consciences. Ils s’inspirent de traditions avant-gardistes russes tout en les adaptant aux enjeux contemporains.


20. Chto Delat

Groupe artistique et éditorial fondé en 2003, mêlant art, théorie critique et militantisme. Chto Delat (Что делать, « Que faire ? » en russe, en référence à Lénine et à Tchernychevski) produit des œuvres qui analysent les contradictions du capitalisme, du nationalisme et des régimes autoritaires. Leurs projets incluent des films, des performances, des publications et des interventions urbaines. Le collectif défend une approche collective et horizontale de l’art, en lien avec les luttes sociales.


21. ZAR Zone art radical

Espace autogéré et collectif d’artistes russes créé en 2010 à Saint-Pétersbourg, dédié à l’art radical et militant. La ZAR (Зона Актуального Радикализма) organise des expositions, des débats et des ateliers pour promouvoir des pratiques artistiques engagées. Elle sert de plateforme pour des artistes marginalisés ou censurés, et questionne les normes sociales et politiques. La ZAR est aussi un lieu de résistance contre la gentrification et la commercialisation de l’art.


22. Mouvement anti-guerre 2022

Vague de protestations et de résistance artistique contre l’invasion russe de l’Ukraine, apparue dès février 2022. Ce mouvement, réprimé par les autorités, a vu des milliers de Russes défiler dans la rue malgré les arrestations massives. Les artistes ont joué un rôle clé, avec des œuvres diffusées en ligne ou des performances clandestines dénonçant la guerre. Le mouvement a aussi inclus des appels au boycott culturel et économique, ainsi que des initiatives de solidarité avec l’Ukraine. Il s’inscrit dans une tradition de résistance artistique russe, tout en s’adaptant aux outils numériques contemporains.

Pour approfondir les pratiques performatives et actionnistes, notre article sur l’actionnisme russe et ses figures fondatrices détaille les œuvres et les procès des principaux acteurs de ce mouvement.

Archives de samizdat russes — publications underground soviétiques

C — Pratiques artistiques (23-34)

23. Performance politique

Action artistique publique où l’artiste utilise son corps ou des éléments symboliques pour dénoncer des injustices sociales ou politiques. Cette pratique, souvent éphémère, mêle théâtre, art visuel et activisme pour interpeller le public. Elle peut inclure des éléments provocateurs ou satiriques pour maximiser l’impact. Les performances politiques russes, comme celles du groupe Voïna, illustrent cette fusion entre art et militantisme.


24. Art action

Pratique artistique où l’œuvre se conçoit dans l’action elle-même, souvent spontanée et participative. L’artiste agit comme un catalyseur de transformations sociales ou politiques, parfois en collaboration avec le public. Contrairement à la performance, l’art action peut inclure des éléments imprévisibles ou des interventions in situ. En Russie, des collectifs comme Pussy Riot ont popularisé cette forme d’art engagé.


25. Street art engagé

Forme d’expression urbaine utilisant les murs, les affiches ou les espaces publics pour transmettre des messages politiques ou sociaux. Contrairement au graffiti traditionnel, le street art engagé vise à sensibiliser ou à provoquer une réflexion. Les artistes russes comme ZIP ou Pavel Pepperstein intègrent souvent des références historiques ou critiques du pouvoir. Cette pratique est à la fois un outil de contestation et de démocratisation de l’art.


26. Graffiti contestataire

Inscription ou dessin réalisé illégalement dans l’espace public pour exprimer une opposition au pouvoir ou aux normes sociales. En Russie, le graffiti contestataire est souvent lié à des mouvements anarchistes, féministes ou anti-gouvernementaux. Les tags, pochoirs ou fresques murales deviennent des symboles de résistance, malgré les risques de répression. Cette forme d’art urbain est indissociable des luttes politiques contemporaines.


27. Art postal (Mail Art)

Pratique artistique où les œuvres sont envoyées par la poste, souvent sous forme de cartes, enveloppes ou petits colis décorés. L’art postal engage une dimension collaborative et internationale, transcendant les frontières. En Russie, cette forme a été utilisée pour contourner la censure et diffuser des idées subversives. Les artistes y intègrent souvent des messages politiques ou des critiques sociales.


28. Happening

Événement artistique improvisé où l’artiste ou le public interagit avec l’environnement ou des objets pour créer une expérience unique. Le happening, popularisé en Russie par des artistes comme Oleg Kulik, peut inclure des actions absurdes ou provocatrices. Cette forme d’art éphémère cherche à briser les barrières entre l’art et la vie quotidienne. Elle est souvent liée à une volonté de choquer ou de remettre en question les conventions.


29. Installation critique

Œuvre artistique in situ conçue pour interroger des enjeux politiques, sociaux ou environnementaux. L’installation critique utilise des matériaux, des espaces ou des technologies pour créer une expérience immersive. En Russie, des artistes comme Ilya Kabakov ont exploré cette forme pour dénoncer les dysfonctionnements du système soviétique ou post-soviétique. Elle peut inclure des éléments interactifs ou des références historiques.


30. Art contextuel

Pratique artistique où le sens de l’œuvre dépend entièrement de son contexte social, politique ou géographique. L’art contextuel, théorisé par des artistes russes comme Nikolai Oleinikov, vise à révéler les tensions ou les dynamiques locales. Cette approche peut inclure des collaborations avec des communautés ou des interventions éphémères. Elle met l’accent sur la relation entre l’art et son environnement immédiat.


31. Interventionnisme artistique

Stratégie où l’artiste s’infiltre dans des espaces publics ou institutionnels pour y introduire des éléments subversifs ou critiques. L’interventionnisme artistique peut prendre la forme de détournements, de falsifications ou de performances surprises. En Russie, cette pratique est souvent associée à des collectifs comme Blue Noses Group, qui utilisent l’humour et l’absurde pour contester le pouvoir. Elle vise à perturber les normes établies.


32. Art de rue

Ensemble de pratiques artistiques réalisées dans l’espace public, incluant le graffiti, le street art, les stickers ou les interventions éphémères. L’art de rue russe, comme celui des Pussy Riot ou de ZIP, se distingue par son engagement politique et son refus des galeries traditionnelles. Cette forme d’art est accessible à tous et utilise l’espace urbain comme support de contestation.


33. Photojournalisme documentaire

Pratique journalistique et artistique qui documente des réalités sociales ou politiques à travers des images. En Russie, des photographes comme Sergei Poteryayev ou Yulia Galyamina utilisent cette forme pour révéler des injustices ou des conflits. Le photojournalisme documentaire peut servir de preuve ou de témoignage dans des contextes de répression ou de censure. Il allie rigueur informative et puissance visuelle.


34. Vidéo-art militant

Œuvre audiovisuelle utilisant des images ou des récits pour dénoncer des abus de pouvoir, des inégalités ou des violations des droits humains. En Russie, des artistes comme Artem Loskutov ou des collectifs comme MediaZona produisent des vidéos engagées pour documenter des manifestations ou des répressions. Cette forme combine créativité et activisme, souvent diffusée sur les réseaux sociaux pour toucher un large public.

Pour les artistes contraints de quitter la Russie, notre guide pratique pour créer en exil dans la diaspora russe recense les ressources disponibles et les réseaux de solidarité.


D — Concepts juridiques et censure (35-44)

35. Agent étranger

Personne physique ou morale recevant un financement ou un soutien matériel de l’étranger et devant s’enregistrer auprès des autorités russes. La loi de 2012, renforcée en 2020, impose des restrictions strictes (interdiction de certaines activités, mentions obligatoires dans les publications). Les artistes et ONG sont souvent ciblés. La qualification relève du Roskomnadzor ou du Ministère de la Justice.


36. Organisation indésirable

Structure étrangère jugée menaçante pour la sécurité nationale, dont les activités sont interdites en Russie. La liste, établie par le Procureur général, inclut des médias, fondations ou groupes artistiques. Les violations entraînent des amendes ou des peines de prison. Utilisée pour museler l’opposition, notamment depuis 2015.


37. Extrémisme culturel

Interprétation extensive de l’extrémisme incluant la promotion de valeurs non traditionnelles ou critiques envers l’État. Les œuvres d’art ou performances peuvent être qualifiées d’“extrémistes” sous les articles 282 ou 280.3. Les autorités ciblent les symboles, discours ou productions jugés subversifs. La notion est souvent arbitraire.


38. Article 280.3 : Discréditation des forces armées

Infraction introduite en 2022 punissant la diffusion d’informations “fausses” ou “discréditant” l’armée russe. Les peines vont jusqu’à 15 ans de prison pour les récidivistes. Utilisé contre les opposants et médias indépendants. La loi vise à étouffer toute critique de la guerre en Ukraine.


39. Article 207.3 : Fausses informations

Criminalisation de la diffusion de “fausses informations” sur les autorités ou événements nationaux, avec des peines pouvant atteindre 15 ans. Appliqué aux médias et artistes relayant des versions non officielles. La notion de “fausseté” est subjective. Renforcé pendant la guerre en Ukraine.


40. Censure numérique RuNet

Système de filtrage et de contrôle d’Internet en Russie, incluant le blocage de sites et la surveillance des données. Géré par Roskomnadzor, il impose aux plateformes de stocker les données des utilisateurs en Russie. Les VPN sont partiellement interdits. Objectif : contrôler l’information en ligne.


41. Blocage Roskomnadzor

Mécanisme administratif permettant à l’autorité de censure (Roskomnadzor) de fermer des sites ou services en ligne sans décision judiciaire. Appliqué aux médias, réseaux sociaux ou plateformes jugés “illégaux”. Les motifs incluent la diffusion de “fake news” ou la promotion de l’extrémisme. Très utilisé depuis 2022.


42. Liste noire culturelle

Catalogue d’œuvres, livres ou spectacles interdits pour raisons politiques, morales ou “extrémistes”. Établie par des commissions régionales ou fédérales. Les artistes et éditeurs doivent s’y conformer sous peine de sanctions. La liste est secrète ou partiellement accessible. Exemple : retrait de livres de bibliothèques.


43. Auto-censure artistique

Pratique d’autolimitation des créateurs pour éviter les poursuites ou sanctions. Motivée par la peur des lois répressives (ex. 280.3, 207.3). Les thèmes sensibles (guerre, corruption, LGBTQ+) sont évités. Conduit à une uniformisation de l’art. Soutenue par l’État via des incitations financières (subventions conditionnelles).


44. Dépolitisation forcée

Politique culturelle visant à exclure toute dimension politique des œuvres artistiques. Les subventions ou autorisations sont conditionnées à l’absence de critique envers le pouvoir. Les institutions censurent elles-mêmes les projets “sensibles”. Exemple : annulation d’expositions ou de pièces de théâtre.

Notre Top 30 des artistes russes bannis, censurés ou emprisonnés depuis 2022 illustre concrètement l’application de ces lois avec des cas documentés et des condamnations chiffrées.


E — Figures et lieux emblématiques (45-50)

45. Musée Garage (Moscou)

Centre d’art contemporain fondé en 2008 par Dasha Zhukova, le Musée Garage est un espace pionnier dédié à la promotion de l’art moderne et de la culture urbaine en Russie. Installé dans un ancien garage automobile réhabilité par l’architecte néerlandais Rem Koolhaas, il accueille des expositions audacieuses, des performances et des débats sur les enjeux sociétaux. Symbole de la scène artistique moscovite, Garage joue un rôle clé dans la visibilité de l’artivisme en offrant une plateforme aux artistes engagés. Son approche inclusive et expérimentale en fait un acteur majeur de la résistance culturelle.


46. Centre Sakharov (Moscou)

Institution dédiée à la mémoire d’Andreï Sakharov, physicien et dissident soviétique, ce centre culturel et mémoriel est un lieu de débat et de défense des droits humains. Depuis sa création en 1996, il accueille des expositions, des conférences et des manifestations artistiques critiques envers le pouvoir. Le Centre Sakharov est devenu un symbole de la lutte pour la liberté d’expression, abritant des archives sur les répressions politiques et soutenant les artistes persécutés. Son engagement en fait un bastion de l’artivisme russe.


47. Vinzavod Centre culturel (Moscou)

Ancien site industriel transformé en espace culturel dynamique, Vinzavod est un hub pour les arts visuels, la mode et les médias indépendants. Depuis 2007, il héberge des galeries, des ateliers d’artistes et des événements alternatifs, favorisant la créativité hors des circuits traditionnels. Ce lieu incarne la vitalité de la scène underground moscovite, où l’artivisme s’exprime à travers des projets collaboratifs et des expositions provocatrices. Vinzavod reste un acteur incontournable de la résistance artistique.


48. Galerie Triumph (Moscou)

Galerie d’art contemporain fondée en 2007, Triumph se spécialise dans les œuvres engagées et les installations provocatrices. Située dans le quartier industriel de Winzavod, elle expose des artistes russes et internationaux dont les travaux questionnent les normes politiques et sociales. La galerie joue un rôle crucial en soutenant des créateurs marginalisés et en offrant un espace pour des discours critiques. Son nom même, “Triumph”, souligne une volonté de triompher des censures et des tabous.


49. Memorial (association)

Fondée en 1989 par des dissidents soviétiques, Memorial est une ONG historique dédiée à la documentation des crimes du régime soviétique et à la défense des droits humains. Bien que son travail dépasse le cadre artistique, Memorial a inspiré de nombreux artistes engagés, notamment à travers ses archives et ses expositions sur la répression. Dissoute en 2021 par les autorités russes, l’association reste un symbole de la lutte pour la vérité et la justice, influençant profondément l’artivisme russe.


50. Artists at Risk (AR)

Réseau international fondé en 2013, Artists at Risk (AR) soutient les artistes et activistes menacés dans le monde, y compris en Russie. Ce programme offre une assistance juridique, des résidences sécurisées et un accompagnement pour les créateurs contraints à l’exil. AR joue un rôle vital en permettant à l’artivisme de persister malgré les répressions, en facilitant la circulation des idées et des œuvres. Son action illustre la solidarité transnationale face à l’oppression.


Définitions et termes clés artivisme russe

Conclusion — un vocabulaire de résistance

Ce lexique révèle l’artivisme russe comme une réponse vitale à l’autoritarisme, où chaque terme incarne une forme de résistance artistique ou mémorielle. Des institutions comme le Musée Garage ou le Centre Sakharov aux réseaux comme Artists at Risk, ces concepts dessinent une cartographie des luttes culturelles, où l’art devient un champ de bataille contre la censure et l’oubli. Ils soulignent aussi la résilience d’une scène artistique qui, malgré les pressions, transforme les espaces en tribunes et les œuvres en manifestes. Ce vocabulaire n’est pas qu’un outil d’analyse : il est le reflet d’une communauté qui refuse de plier sous le poids de la répression.

Comprendre ces termes, c’est saisir la complexité d’une résistance qui se joue autant dans les musées que dans les rues, entre héritage dissident et innovations contemporaines. Ils rappellent que l’artivisme russe, loin d’être un phénomène marginal, est un pilier de la contestation, où chaque création est une pierre apportée à l’édifice d’une mémoire et d’un avenir libres. Ce lexique en est le témoignage : un appel à ne jamais cesser de nommer, de documenter et de créer, malgré les silences imposés.