Depuis 2022, la guerre en Ukraine a transformé la scène artistique ukrainienne en espace de résistance totale. Olena Rybak, curatrice exilée à Varsovie, décrypte les formes de cet artivisme de guerre — entre documentaire, performance dans les ruines et art numérique de protestation.

Portrait éditorial — synthèse d’entretiens conduits en 2025-2026


Varsovie, printemps 2026. Dans un café du quartier Praga, Olena Rybak pose ses mains à plat sur la table comme si elle cherchait à se tenir à quelque chose de solide. Devant elle, un café noir et une carte mémoire : quatre années de photographies prises à Kyiv, dans les couloirs du Centre d’Art Contemporain qu’elle dirigeait encore en janvier 2022. Elle a quitté l’Ukraine le 5 mars 2022, dix jours après le début de l’invasion. Elle ne sait pas encore si elle pourra rentrer.

Olena Rybak (née en 1979 à Kharkiv) est chercheuse associée à l’Institut Polonais des Relations Internationales. Avant la guerre, elle dirigeait le Centre d’Art Contemporain de Kyiv, l’une des institutions culturelles les plus actives d’Europe de l’Est. Elle a consacré quinze ans à construire une scène artistique ukrainienne indépendante, moderne, connectée aux circuits internationaux. En quelques semaines, cette scène a été dévastée — physiquement et institutionnellement.

Olena Rybak — curatrice d'art contemporain ukrainien, chercheuse associée PISM Varsovie

Olena Rybak

Ancienne directrice, Centre d'Art Contemporain de Kyiv

Réfugiée à Varsovie depuis mars 2022. Chercheuse associée, Institut Polonais des Relations Internationales. 15 ans d'expérience dans le secteur culturel ukrainien.


Art et résistance ukrainienne depuis 2022

Camille Vasseur : Le 24 février 2022, où étiez-vous et quelle a été votre première réaction en tant que directrice culturelle ?
**Olena Rybak :** J'étais à Kyiv. Nous avions une exposition qui ouvrait le lendemain — une exposition sur la mémoire du Holodomor, la famine organisée par Staline en 1932-1933. J'aurais dû trouver ça symbolique mais je n'ai pensé à rien d'autre que : comment protéger les œuvres ? Comment contacter les artistes ? Est-ce que les transports fonctionnent encore ?

Ce qui m’a frappé immédiatement, c’est que les artistes que j’appelais ne me parlaient pas d’évacuation. Ils me parlaient de documentation. Tout le monde voulait documenter. Filmer, photographier, enregistrer. Comme si l’instinct collectif était d’abord de laisser une trace avant que tout disparaisse. C’est ça, la réflexe artiviste — pas l’auto-préservation mais l’attestation.

Camille Vasseur : Comment définiriez-vous l'artivisme ukrainien par rapport à l'artivisme russe que nos lecteurs connaissent mieux — les Pussy Riot, Voina, Pavlensky ?
**Olena Rybak :** C'est une question que je déteste et que j'adore en même temps. Je la déteste parce qu'elle suppose une comparaison qui rend les deux choses équivalentes — et elles ne le sont pas. L'[artivisme russe](/portraits/artivisme-russe-histoire/), même dans ses formes les plus radicales, s'exerce *depuis l'intérieur* d'un État agresseur. L'artivisme ukrainien post-2022 s'exerce *depuis l'intérieur* d'une société en train d'être détruite par cet État.

Mais je l’adore parce qu’elle révèle quelque chose d’essentiel : les deux partagent la même urgence fondamentale. L’urgence de rendre visible ce que le pouvoir veut rendre invisible. Pour les artivistes russes — Pussy Riot, Voina, Pavlensky — c’est la violence de l’État poutinien contre sa propre population. Pour les artivistes ukrainiens, c’est la violence de ce même État contre un peuple voisin qu’il veut effacer.

Ils ont le même ennemi. Ils luttent depuis des positions radicalement différentes.

Installation artistique dans un espace ukrainien touché par les bombardements — artivisme de guerre 2022-2026
Art dans les décombres : plusieurs artistes ukrainiens ont créé dans des espaces bombardés, transformant la destruction en matériau artistique.
Camille Vasseur : Parmi les artistes ukrainiens restés sur place, lesquels ont incarné cette résistance artistique ?
**Olena Rybak :** Plusieurs noms s'imposent. **Mykola Ridnyi** filmait déjà la guerre dans le Donbass depuis 2014. Il a simplement continué — mais avec une intensité et une urgence qui ont transformé ses vidéos documentaires en œuvres d'une puissance rare. Il filme les soldats, les civils déplacés, les paysages de dévastation, avec un regard qui refuse le spectaculaire et insiste sur l'ordinaire de la guerre.

Zhanna Kadyrova travaille avec les décombres littéraux — des carreaux de faïence récupérés dans des maisons bombardées, des fragments d’architecture détruite qu’elle assemble en sculptures. Elle fait de la destruction un matériau artistique. Ce n’est pas de la récupération cynique — c’est une façon de rendre leur dignité aux espaces et aux vies détruits.

Dana Kavelina produit des vidéos-performances sur le trauma et la mémoire. Son travail est peut-être le plus douloureux à regarder parce qu’il traite de ce qui arrive aux corps des femmes en temps de guerre — un sujet que beaucoup d’artistes évitent encore.

Ce qui unit ces trois artistes : ils ne font pas de l’art sur la guerre. Ils font de l’art dans la guerre. La distinction est fondamentale.

Formes d’artivisme de terrain : abris, décombres, numérique

Camille Vasseur : Qu'est-ce que vous entendez par « art dans les abris anti-bombes » ? Cela a l'air presque surréaliste.
**Olena Rybak :** C'est surréaliste — et pourtant c'est très concret. Dès les premiers mois de l'invasion, des artistes à Kharkiv et à Kyiv ont commencé à organiser des expositions, des concerts, des performances dans les abris souterrains où les habitants se réfugiaient pendant les raids aériens.

C’est à la fois une réponse pragmatique — si les gens sont dans les abris, l’art doit descendre dans les abris — et un acte profondément symbolique. Ça dit : la vie culturelle ne s’arrête pas. La civilisation ne cède pas. Même ici, même maintenant, il y a de la beauté et du sens.

J’ai vu des expositions montées sur les parois de béton des tunnels du métro de Kharkiv. Des concerts de musique de chambre dans des abris d’immeuble à Kyiv. Des lectures de poésie sur des téléphones partagés dans des caves. C’est de l’artivisme dans sa forme la plus pure — pas l’artivisme de la dénonciation mais l’artivisme de la résistance existentielle.

L’artivisme ukrainien en exil et dans les institutions européennes

Camille Vasseur : Comment les galeries européennes ont-elles répondu à la situation des artistes ukrainiens déplacés ?
**Olena Rybak :** La réponse a été rapide et, dans l'ensemble, sincère. Mais elle a ses limites.

Ce qui a bien fonctionné : les residences d’artistes. Des institutions comme le Palais de Tokyo à Paris, le Hamburger Bahnhof à Berlin, la Fondation Sandretto à Turin ont rapidement proposé des résidences à des artistes ukrainiens déplacés. Ces programmes ont permis à des créateurs qui avaient tout perdu de continuer à travailler.

Ce qui a moins bien fonctionné : la tendance à faire des artistes ukrainiens des témoins de la guerre plutôt que des artistes à part entière. Pendant les premières années, il était difficile pour un artiste ukrainien d’exposer autre chose que son témoignage sur la guerre. Toute exposition sur un autre sujet risquait d’être perçue comme un manque d’engagement, une forme de trahison.

Les associations culturelles franco-russes qui maintiennent le dialogue malgré la guerre ont un rôle particulièrement complexe à jouer — elles doivent maintenir des ponts culturels tout en tenant compte de la réalité de la guerre et de la souffrance ukrainienne.

Exposition d'artistes ukrainiens dans une galerie européenne 2025 — art de résistance en diaspora
En exil, les artistes ukrainiens reconstituent une scène artistique dispersée entre Varsovie, Berlin, Paris et New York.
Camille Vasseur : La relation entre artistes ukrainiens et artistes russes anti-Poutine est-elle possible ?
**Olena Rybak :** Possible, oui. Simple, non.

La vérité est qu’il y a plusieurs générations de réponses ukrainiennes à cette question. Les artistes qui ont des liens personnels avec des homologues russes — qui ont exposé ensemble, qui se connaissent depuis des années — maintiennent souvent ces relations de manière privée, discrète. Ils savent faire la différence entre un individu et un État.

Mais il y a une critique légitime que beaucoup d’artistes ukrainiens formulent : même les artistes russes les plus courageux qui s’opposent à la guerre ont trop souvent minimisé l’identité ukrainienne comme distincte de la russe, ou soutenu des positions qui relevaient du « compromis » — la formule « deux peuples frères » qui efface l’agression.

La solidarité entre artistes anti-autoritaristes est possible — et nécessaire. Elle l’est à la condition que les artistes russes en exil reconnaissent pleinement la violence commise par leur État sur l’Ukraine, sans équivalences faussement apaisantes.

Camille Vasseur : Les NFT ukrainiens comme outil de financement de la résistance — réalité ou mythe ?
**Olena Rybak :** C'est une réalité documentée. Dès mars 2022, plusieurs collectifs d'artistes ukrainiens ont lancé des collections de NFT dont les revenus ont été directement versés à des fonds de soutien à l'armée ou à des associations humanitaires. Le projet Meta History: Museum of War a levé plusieurs millions de dollars en quelques mois.

Je suis ambivalente sur le fond. Les cryptomonnaies posent des questions éthiques légitimes. Mais dans une situation d’urgence absolue, où les circuits bancaires traditionnels étaient partiellement coupés et où chaque dollar comptait, l’art numérique a fourni une infrastructure de financement décentralisée qui a eu un impact concret.

Ce qui est plus intéressant à long terme, c’est ce que cela révèle sur les nouvelles formes numériques de l’artivisme post-soviétique : l’art ukrainien a été l’un des premiers à utiliser les outils du Web3 à des fins de résistance politique directe. C’est une forme d’artivisme numérique que personne n’avait anticipée.


Questions rapides — « L’art peut-il gagner une guerre ? »

Camille Vasseur : L'art peut-il gagner une guerre ?
**Olena Rybak :** Non. Les bombes n'arrêtent pas devant les tableaux. Mais l'art peut empêcher qu'une guerre gagne *une identité*. Et c'est précisément l'enjeu : Poutine veut effacer l'Ukraine comme nation, comme culture, comme peuple. L'art ukrainien qui continue d'exister — ici ou en exil — dit qu'il n'y a pas réussi.
Camille Vasseur : Une œuvre ukrainienne qui vous a bouleversée depuis 2022 ?
**Olena Rybak :** La série photographique de Yevgenia Belorusets, « Lucky Breaks » — des portraits de femmes de la zone de guerre, filmées avec une lumière douce qui refuse le pathos. Elle montre des femmes ordinaires dans des situations extraordinaires. Elle refuse de les victimiser tout en témoignant de leur courage quotidien. C'est de la résistance par le refus du spectaculaire.
Camille Vasseur : Rentrerez-vous en Ukraine ?
**Olena Rybak :** Oui. Je ne sais pas quand. Mais ce que nous construisons ici — en exil, avec les outils de la diaspora — c'est pour Kyiv. Pour le Centre d'Art Contemporain que je veux rouvrir. Pour une scène ukrainienne qui aura besoin, le jour de la paix, de toutes ses forces vives.

Trois choses à retenir selon Olena Rybak

  1. L’artivisme ukrainien post-2022 n’est pas un phénomène périphérique — il est au cœur de la résistance ukrainienne, reconnu comme tel par les institutions culturelles mondiales.

  2. La distinction entre « art sur la guerre » et « art dans la guerre » est essentielle : les œuvres les plus significatives viennent d’artistes qui n’ont pas eu le luxe de prendre de la distance.

  3. Le dialogue entre artivistes ukrainiens et russes est possible, mais il exige une clarté sur la responsabilité : la solidarité anti-autoritariste ne peut pas faire l’économie de la reconnaissance de l’agression.


Les racines de l’artivisme russe analysées par une historienne éclairent les continuités et ruptures entre les scènes russes et ukrainiennes — deux traditions qui ont partagé un espace et s’en trouvent aujourd’hui radicalement séparées.