Quatre ans après l'invasion de l'Ukraine, l'artivisme russe a radicalement changé de forme. Thomas Leclerc, commissaire d'exposition indépendant ayant travaillé au Centre Pompidou et au Palais de Tokyo, analyse pour nous ces mutations : le rôle des NFT, de Telegram, des artistes en exil, et la question qui dérange — peut-on encore faire de l'artivisme depuis un canapé berlinois ? Portrait éditorial — synthèse d'entretiens conduits en 2025-2026.

Portrait de Thomas Leclerc, commissaire d'exposition
Thomas Leclerc
Commissaire d'exposition indépendant, spécialisé en art politique post-soviétique. A curé des expositions à Beaubourg et au Palais de Tokyo. Vingt ans dans le secteur de l'art contemporain. Portrait éditorial — synthèse d'entretiens conduits en 2025-2026.

Pour en savoir plus : l’Association Ruslan — culture franco-russe.

Son bureau parisien ressemble à un laboratoire. Des catalogues d’exposition s’empilent sur chaque surface, des post-it couvrent un mur entier, et sur son écran d’ordinateur tourne une vidéo d’une performance filmée dans le métro de Moscou en 2024 — clandestinement, avec un smartphone, par un artiste dont personne ne connaît l’identité. Thomas Leclerc a curé des expositions à Beaubourg et au Palais de Tokyo. Il travaille sur l’art politique post-soviétique depuis vingt ans. Il a vu l’artivisme russe passer de la rue à l’appartement, et de l’appartement à l’exil numérique. Entretien.

Pour en savoir plus : les artivistes russes en résistance.

Qu’est-ce que l’artivisme numérique russe en 2026 ?

Camille Vasseur : Quatre ans après l'invasion de l'Ukraine, l'artivisme russe a changé. Comment le définiriez-vous aujourd'hui ?
Thomas Leclerc : Il faut d'abord dire que l'artivisme russe n'a pas disparu — il a muté. Ce qui était une pratique principalement incarnée, physique, risquée dans l'espace public russe est devenu quelque chose de beaucoup plus diffus, de réticulaire.

Aujourd’hui, quand je parle d’artivisme russe en 2026, je parle de trois géographies simultanées. D’abord, la diaspora : à Berlin, Paris, Amsterdam, Erevan, Tbilissi, des artistes russes en exil produisent des œuvres qui répondent à la guerre et à l’oppression. Ensuite, les espaces numériques : Telegram, Instagram (malgré son blocage partiel en Russie), les plateformes décentralisées. Et enfin — et c’est la partie la plus méconnue — la résistance intérieure clandestine à l’intérieur même de la Russie.

Camille Vasseur : La résistance intérieure — elle existe encore ?
Thomas Leclerc : Elle existe, et elle est fascinante. Des collectifs complètement anonymes, dont on ne connaît pas les membres, publient des œuvres visuelles contestataires sur Telegram. Des affiches anti-guerre apparaissent dans des villes russes, photographiées et diffusées avant que les autorités les enlèvent — parfois en quelques minutes. Des performances filmées dans des espaces publics circulent clandestinement.

Ces actes sont minuscules par rapport aux grandes actions des années 2010. Mais ils prouvent que la résistance artistique n’est pas morte en Russie — elle est juste devenue microscopique et profondément anonyme.

Comment l’invasion de l’Ukraine a-t-elle transformé l’artivisme ?

Camille Vasseur : Vous parlez de mutation. Mais n'est-ce pas plutôt un effondrement ? L'artivisme russe n'a-t-il pas été écrasé par la guerre ?
Thomas Leclerc : C'est l'interprétation facile, et elle est fausse. Regardez ce qui s'est passé immédiatement après le 24 février 2022 : en quelques semaines, des centaines d'artistes russes ont pris des risques énormes. Des gens qui n'avaient jamais fait de politique sont allés manifester, ont collé des affiches, ont publié des déclarations qui pouvaient les envoyer en prison.

La Feminist Anti-War Resistance, qui a émergé en 2022, est un exemple fascinant : des femmes, souvent sans aucune formation artistique, créant des visuels militants, des performances filmées, des interventions dans l’espace public, avec un niveau de sophistication esthétique remarquable. L’artivisme a débordé hors du cercle des artistes professionnels — il est devenu une pratique sociale plus large.

Smartphone avec art contestataire russe sur écran
L'artivisme numérique : le smartphone comme outil de résistance principale

Les artistes russes en exil sont-ils encore des artivistes ?

Camille Vasseur : La question qui fâche : un artiste russe qui fait de l'"artivisme" depuis un loft berlinois, est-il vraiment un artiviste ?
Thomas Leclerc : C'est la question cruciale, et elle divise profondément le milieu. Ma position est nuancée.

L’artivisme a toujours impliqué une prise de risque. Pavlensky se clouait les testicules sur la Place Rouge. Pussy Riot a fait deux ans de camp de travail. Sans risque, il n’y a pas d’artivisme — il y a de l’activisme culturel confortable.

Mais le risque change de nature en exil. Un artiste russe qui vit à Berlin et produit des œuvres anti-Poutine risque certes moins l’arrestation immédiate. Mais il risque d’autres choses : ses proches restés en Russie peuvent être ciblés, son passeport peut être invalidé, il peut être empoisonné — ça n’est pas une hypothèse paranoïaque, c’est documenté.

La vraie question n’est donc pas “es-tu en Russie ou à l’étranger ?”, mais “est-ce que ton art coûte quelque chose à quelqu’un ?” Si la réponse est oui, c’est de l’artivisme.

Comparaison Pussy Riot 2012 vs artivisme 2026

Camille Vasseur : Pussy Riot 2012, c'était différent de Pussy Riot 2026 ?
Thomas Leclerc : Radicalement différent, et c'est fascinant à analyser. En 2012, Pussy Riot était un collectif local, ancré dans la scène underground moscovite, héritier direct des actionnistes et de Voina. L'action dans la cathédrale du Christ-Sauveur était une performance physique, locale, à haut risque.

En 2026, “Pussy Riot” est devenu une marque internationale, une plateforme médiatique et politique. Nadya Tolokonnikova est une activiste globale qui utilise les médias, la blockchain, les NFT, les collectifs de cryptographie pour financer sa résistance. C’est une transformation profonde — ni mieux ni moins bien, différente.

Ce qui m’intéresse, c’est que les deux dimensions — l’acte physique local et la plateforme globale — sont nécessaires. Sans l’acte de 2012, il n’y a pas de légitimité pour la plateforme de 2026. Et sans la plateforme de 2026, l’acte de 2012 resterait une note de bas de page dans l’histoire de l’art.

NFT, crypto et financement de la résistance

Camille Vasseur : Vous avez mentionné les NFT. Ça a vraiment changé quelque chose pour les artivistes ?
Thomas Leclerc : À son apogée — 2021, début 2022 — oui, profondément. Des artivistes russes ont levé des sommes considérables via des NFT vendus à des collectionneurs occidentaux et américains. C'était une façon de contourner les banques, les sanctions, les blocages financiers. Pour des gens en exil qui avaient tout perdu du jour au lendemain, c'était vital.

Depuis, le marché des NFT s’est effondré. Mais le modèle mental a survécu : l’idée qu’un artiviste peut financer sa résistance directement auprès d’un public mondial, sans intermédiaire institutionnel, reste très présente. Ça continue via le crowdfunding, les dons en crypto, les ventes directes d’œuvres numériques.

Exposition d'art contemporain russe dans la diaspora
Art russe en diaspora : expositions, échanges et résistance collective à Berlin et Paris

Les artistes restés en Russie : résistance intérieure ?

Camille Vasseur : Et ceux qui sont restés ? On a l'impression que tout le monde est parti.
Thomas Leclerc : Non, tout le monde n'est pas parti — loin de là. Et les artistes restés en Russie font quelque chose d'extraordinairement courageux : ils maintiennent des espaces de création, même minuscules, dans un pays qui les criminalise.

Il y a des formes de résistance intérieure qu’on ne voit pas depuis l’extérieur. Des artistes qui continuent à produire des œuvres “neutres” en apparence mais chargées de sous-textes politiques que leur public sait lire. Des espaces culturels qui maintiennent des programmations ambiguës — ni soutien au régime, ni opposition frontale. Des enseignants d’art qui transmettent des valeurs que le régime voudrait éradiquer.

C’est de la résistance par capillarité — invisible, diffuse, mais réelle.

Quelles galeries européennes soutiennent vraiment les artivistes ?

Camille Vasseur : En France, quel est le niveau de soutien institutionnel aux artivistes russes ?
Thomas Leclerc : Mitigé, pour être honnête. Les grandes institutions — Centre Pompidou, Fondation Cartier, Palais de Tokyo — ont montré de la solidarité, principalement via des déclarations et quelques expositions. Mais le soutien concret — résidences artistiques, achats d'œuvres, commandes — est resté en deçà de ce qui aurait été possible et nécessaire.

Le problème, c’est que “l’artiste russe en exil” est devenu une catégorie très large. Il faut distinguer : certains artistes russes qui se retrouvent en France n’ont jamais fait d’artivisme de leur vie — ils ont juste quitté leur pays. D’autres ont pris des risques énormes et méritent un soutien institutionnel fort.

Pour les associations qui font vraiment du bon travail — en France et en Europe — je citerai des organisations comme celles qui soutiennent les échanges culturels franco-russes et maintiennent des liens avec la diaspora artistique comme l’Association Ruslan.

Questions rapides — idées reçues sur l’artivisme russe

Camille Vasseur : Je vous donne des affirmations, vous me dites vrai ou faux — vite.
Thomas Leclerc : Allez-y.

“L’artivisme russe est mort depuis 2022.”FAUX. Il a muté, changé d’espace, de forme. Mais il est vivant.

“Les NFT ont sauvé l’artivisme russe.”PARTIELLEMENT VRAI. Ils ont aidé certains artistes à un moment critique, mais le marché s’est effondré trop vite pour que ce soit une solution durable.

“Les Pussy Riot ne sont plus des artivistes, elles sont des célébrités.”TROP SIMPLISTE. La célébrité peut être un outil d’artivisme. La question est ce qu’on en fait.

“L’art en exil n’est pas de l’art russe.”FAUX. Les artistes russes blancs en exil à Paris dans les années 1920 ont produit certaines des œuvres les plus importantes de la culture russe. L’exil ne confisque pas l’identité.

“La censure russe est totale, il n’y a plus rien.”FAUX. La censure est massive, mais jamais totale. Les brèches existent toujours — c’est même pour ça que le régime s’acharne autant.

Les 3 artivistes russes à suivre en 2026

Camille Vasseur : Si vous deviez citer trois noms à suivre absolument en 2026 ?
Thomas Leclerc : Trois noms, en assumant de faire des choix discutables.

Nadya Tolokonnikova / Pussy Riot. Elle reste la figure la plus connue et elle continue à prendre des risques concrets — actions, déclarations, financement de projets ukrainiens. Sa présence sur tous les fronts (médias, art, crypto, plaidoyer) est une forme d’artivisme à part entière.

Kirill Serebrennikov. Metteur en scène, cinéaste, il a été assigné à résidence pendant des années en Russie avant de pouvoir partir en 2022. Depuis, il produit à Paris des œuvres qui interrogent directement la Russie avec une sophistication artistique rare. Son film Tchaikovski’s Wife a été présenté à Cannes.

Les collectifs anonymes de Telegram. Je ne peux pas donner de nom — c’est le point. Mais il y a des groupes qui produisent des visuels de résistance depuis l’intérieur de la Russie, au risque de leur liberté. C’est l’artivisme dans sa forme la plus pure : sans signature, sans marché, sans médias — juste l’acte.

Ces trois trajectoires illustrent les différentes formes que prend l’artivisme russe en 2026 — du global au local, de la célébrité à l’anonymat. Pour comprendre les racines de cet engagement, les entretiens précédents de cette série — notamment avec Hélène Marchand sur les héritages historiques — apportent un éclairage complémentaire essentiel.

Et pour saisir ce que risquent concrètement les artivistes restés en Russie en 2026, les analyses juridiques sur la censure et les procès d’artistes russes montrent l’étendue de la répression.

3 takeaways Thomas Leclerc

1. L'artivisme russe n'est pas mort — il a muté vers le numérique, le diasporique et le clandestin.
2. La légitimité de l'artivisme en exil dépend d'une prise de risque maintenue, pas de la géographie.
3. La résistance intérieure anonyme à l'intérieur de la Russie est la forme la plus pure et la plus courageuse de l'artivisme en 2026.

Les artistes russes en exil — portraits