Dernière adresse, lancé en 2014 par Sergueï Parkhomenko avec une plaque dessinée par Alexandre Brodsky, commémore les victimes des répressions soviétiques à leur dernier domicile. Entre la liquidation de Memorial (2021), sa qualification d'« extrémiste » (9 avril 2026) et les plaques arrachées, des volontaires les remplacent par des copies en carton : un art de mémoire minimal qui résiste à l'effacement.

Une plaque d’acier de la taille d’une carte postale, vissée sur la façade d’un immeuble ordinaire, avec un nom, une profession, une date de naissance, une date d’arrestation, une date d’exécution. Voilà tout le projet « Dernière adresse » (Poslednii adres), lancé à Moscou en 2014 pour rappeler, à l’endroit même où elles vivaient, les victimes des répressions soviétiques. Dix ans plus tard, ces petites plaques disparaissent de certaines façades russes, et des volontaires les remplacent par des copies en carton écrites à la main. L’histoire de cet objet minuscule dit beaucoup sur la manière dont l’art de la mémoire est devenu, en Russie, un acte politique à haut risque.

Une idée venue de Berlin, un dessin signé Brodsky

L’initiative revient au journaliste et éditeur Sergueï Parkhomenko, qui s’est inspiré des Stolpersteine, ces pavés de laiton scellés dans les trottoirs allemands devant les maisons d’où des victimes du nazisme ont été déportées. Le principe se résume en une formule du projet : « Un nom, une vie, un signe ». Chaque plaque correspond à une personne, et c’est la personne qui compte, jamais le chiffre. À la différence d’un monument officiel, rien n’est érigé par l’État : une demande est déposée par un proche ou par un citoyen, les faits sont vérifiés dans les archives de la Société Memorial, et l’accord des habitants de l’immeuble est recherché avant la pose.

Le dessin de la plaque est dû à l’architecte et artiste Alexandre Brodsky : un rectangle d’acier de 11 sur 19 centimètres, percé d’une ouverture carrée comme une brèche, sur lequel sont gravées les informations. Le choix d’un objet si discret n’est pas anodin. Il évite le gigantisme des mémoriaux soviétiques et réinstalle la mémoire au niveau de la porte d’entrée. Les premières plaques ont été posées à Moscou le 10 décembre 2014, Journée des droits de l’homme ; celles de Saint-Pétersbourg ont suivi les 21 et 22 mars 2015.

Cette échelle intime fait la force esthétique du projet. Devant une plaque de « Dernière adresse », le passant n’est pas invité à contempler une œuvre : il est invité à regarder sa propre rue autrement, à se demander qui habitait là, et ce qui est arrivé. C’est ce que notre entretien sur la justice transitionnelle et l’art appelle une mémoire qui ne dépend pas de l’institution, et qui ne peut donc pas être supprimée en une fois.

Des chiffres qui racontent une croissance, puis un reflux

La croissance du projet est documentée. La millième plaque en Russie a été posée le 7 février 2020 à Gorokhovets, dans la région de Vladimir ; près de 2 000 demandes étaient alors enregistrées. À l’été 2023, plus de 1 500 plaques étaient installées dans plus de soixante localités russes, selon les décomptes disponibles, que d’autres sources ramènent à environ 1 200 : l’écart tient à la date et au périmètre du comptage, et les chiffres exacts restent difficiles à établir en raison du blocage des installations.

Petite plaque d'acier carrée percée d'une ouverture, fixée sur le mur d'un immeuble ancien, lumière d'automne
Une plaque de la taille d'une carte postale, fixée à hauteur de regard : l'échelle volontairement modeste de « Dernière adresse ».

Le modèle a aussi essaimé hors de Russie. Les premières plaques à l’étranger sont apparues à Kiev le 5 mai 2017, puis à Prague le 7 juin 2017, à Chisinau le 2 août 2018, à Tbilissi à partir d’octobre 2018, à Treffurt en Allemagne le 30 août 2019 et à Boulogne-Billancourt, en France, le 25 septembre 2022. Cette extension donne au projet une double vie : en Russie, il est de plus en plus empêché ; à l’étranger, il devient une pratique de mémoire partagée.

Date Étape Lieu
10 déc. 2014 Premières plaques posées Moscou
21-22 mars 2015 Première pose Saint-Pétersbourg
5 mai 2017 Première plaque hors de Russie Kiev
7 févr. 2020 Millième plaque en Russie Gorokhovets
2020 Seize plaques retirées d’un immeuble après lettres de trois habitants Saint-Pétersbourg (« maison Dovlatov »)
Avril 2022 Départ de Parkhomenko de Russie Exil
25 sept. 2022 Première plaque en France Boulogne-Billancourt
Été 2023 Plus de 1 500 plaques en Russie selon les décomptes disponibles 60 localités et plus
2024 Retraits intensifiés, copies en carton Moscou et d’autres villes

Memorial liquidé : un fondateur mis hors la loi

On ne peut pas comprendre le sort des plaques sans celui de l’organisation qui les nourrit. La Société Memorial, qui constitue depuis les années 1990 la base de données des victimes, a été liquidée par la Cour suprême de Russie le 28 décembre 2021, pour manquements répétés à la loi sur les « agents de l’étranger » ; le recours a été rejeté le 28 février 2022. En octobre 2022, Memorial recevait le prix Nobel de la paix, avec Ales Bialiatski et le Centre ukrainien pour les libertés civiles. Le jour même, selon le site Caucasian Knot, un tribunal moscovite invalidait le transfert de l’immeuble de l’organisation.

Le mouvement n’a pas cessé de se durcir. En février 2026, la Russie a déclaré « indésirable » la branche internationale de Memorial. Le 9 avril 2026, la Cour suprême a qualifié l’organisation d’« extrémiste », visant un « mouvement public international Memorial » dont l’existence juridique est elle-même contestée par ses juristes. Les conséquences sont larges : toute coopération avec le réseau en exil ou tout don expose à des peines aggravées, le logo de Memorial est considéré comme un symbole extrémiste, et les participants à des événements de l’organisation, dont la lecture annuelle des noms, peuvent craindre d’être poursuivis comme complices.

Cette qualification touche indirectement un projet qui n’a jamais cessé de revendiquer sa filiation avec Memorial. La Fondation Dernière adresse a d’ailleurs été créée par la Société Memorial et par plusieurs personnes. Les risques pour les volontaires russes qui posent ou entretiennent des plaques augmentent d’autant. Notre entretien avec une avocate sur la censure de l’art en 2025-2026 détaille cette mécanique juridique et ses effets sur les artistes.

Plaques arrachées, copies de carton

Depuis le début de l’invasion à grande échelle de l’Ukraine, les disparitions de plaques se sont multipliées à Moscou et à Saint-Pétersbourg. Les raisons invoquées varient : demande d’un habitant, décision de la copropriété, ordre administratif jugeant que la plaque ne commémore pas un « événement ou personnage notable de l’histoire nationale ». Certaines semblent avoir été retirées de nuit. Le site memo.site indiquait en mai 2024 que les autorités avaient intensifié leurs efforts pour détruire ces plaques dans de nombreuses villes, tout en précisant que de nouvelles apparaissaient encore.

Les volontaires ont inventé une réponse qui, elle aussi, relève de l’art. Quand une plaque est enlevée, ils collent à sa place une copie manuscrite sur carton. Une communauté de volontaires s’est constituée à Moscou en 2024 pour coordonner ces remplacements, et des plaques en carton ont été photographiées sur la place Pouchkine en avril 2025. Le carton est fragile, jetable, et c’est précisément ce qui fait sa force : il se refait en une heure, il ne coûte rien, il ne demande aucune autorisation. Il rejoint la logique des petits formats dont nous parlions à propos de l’art postal clandestin.

Une volontaire en écharpe collant sur un mur de brique une copie manuscrite en carton d'une plaque, passants flous derrière elle
La copie en carton remplace la plaque arrachée : un geste simple, reproductible, qui ne demande aucune autorisation.

Voici ce que cette pratique nous apprend, concrètement :

  • L’objet minimal résiste mieux que le monument. Un monument se déplace ou se détruit en une décision ; mille plaques disséminées demandent mille décisions, dans mille immeubles.
  • La copie fait partie de l’œuvre. Le remplacement manuscrit, ni plus ni moins officiel que l’original, devient la preuve de la présence d’une communauté qui refuse l’effacement.
  • Le rôle des habitants est à la fois une force et une faiblesse. Il garantit un ancrage local, mais il permet aussi qu’une plainte de quelques voisins suffise à faire retirer une plaque, comme dans la maison Dovlatov en 2020.

Pierre des Solovki, musée du Goulag : le même mouvement à plus grande échelle

Le sort des plaques s’inscrit dans un mouvement plus large d’effacement des lieux de mémoire. La Pierre des Solovki, un bloc de granit venu des îles Solovki où fonctionna l’un des premiers camps du système soviétique, a été inaugurée à Moscou le 30 octobre 1990, sur la place Loubianka, face au siège de la police politique. Elle est devenue le lieu des lectures annuelles de noms, organisées par Memorial le 29 octobre, à la veille de la Journée russe du souvenir des victimes de la répression politique. En décembre 2024, le président du Conseil présidentiel pour la société civile et les droits de l’homme, Valéri Fadeïev, a demandé publiquement que la pierre soit déplacée, au motif que les visiteurs y viendraient désormais par protestation plus que par recueillement. Nous n’avons trouvé aucune confirmation qu’elle ait effectivement été retirée à ce jour : il faut donc éviter les récits qui l’annoncent comme déjà démontée.

Le Musée de l’histoire du Goulag, à Moscou, a de son côté fermé ses portes le 14 novembre 2024 à la suite d’une inspection invoquant des infractions aux règles de sécurité incendie. Des critiques ont mis en doute cette explication, et un responsable municipal cité par la presse indépendante a affirmé que les inspecteurs n’avaient rien relevé de tel. La date de réouverture n’a pas été annoncée.

La lecture annuelle des noms, elle, ne s’arrête pas : en 2024, elle s’est tenue dans plus de cent villes dans le monde. Elle a migré vers l’étranger, vers l’exil et vers l’espace numérique, comme beaucoup d’autres pratiques décrites dans notre guide pour créer en exil.

Ce que nous n'affirmons pas

Plusieurs récits circulent sur le démontage de la Pierre des Solovki ou la fermeture « définitive » du projet Dernière adresse en 2023. Les sources que nous avons recoupées ne les confirment pas : le projet a déclaré en mai 2023 n'être ni dissous ni arrêté, et la pierre se trouvait toujours à la Loubianka lors des dernières confirmations disponibles.

Depuis l’étranger : ce que le projet permet de faire

Le projet a une particularité qui change sa situation en exil : il est conçu pour être reproductible. Parce qu’il repose sur une règle simple (une personne, une plaque, une adresse) et sur un modèle de plaque standard, il peut s’installer partout où une victime a vécu, y compris dans des villes européennes qui ont accueilli des déportés ou des émigrés. C’est ce qu’ont fait Prague, Tbilissi, Kiev, Chisinau et, en France, Boulogne-Billancourt.

Pour un lecteur qui se trouve hors de Russie, plusieurs gestes sont possibles :

  • Consulter la base de données de Memorial pour chercher le nom d’un ancêtre ou d’un voisin d’un quartier ancien, puis reconstituer son « dernière adresse ».
  • Contacter la fondation Dernière adresse par son site, poslednyadres.ru, ou un relais associatif local, pour déposer une demande de plaque à l’étranger.
  • Soutenir les organisations de mémoire en exil par des moyens légaux dans son pays de résidence, en tenant compte du fait que les personnes qui les soutiennent depuis la Russie s’exposent désormais à des poursuites.
  • Documenter à son tour : photographier une plaque, transcrire un nom, partager une notice sur un réseau, sans jamais exposer des personnes restées en Russie.

Ces gestes semblent dérisoires. Ils ont pourtant la même structure que le projet : peu de moyens, un ancrage local, un nom propre. Les historiens de la mémoire soulignent depuis longtemps que les sociétés se reconstruisent après une période de terreur par accumulation de gestes de ce type, bien plus que par un grand acte unique.

Pourquoi cela concerne l’art engagé

On peut se demander pourquoi un site consacré à l’artivisme russe consacre un dossier à de simples plaques commémoratives. La réponse tient à trois propriétés que l’art de mémoire partage avec les actions les plus connues décrites sur ce site, de Pussy Riot à Pavlenski.

La première est la forme minimale. Comme les performances d’un seul geste, la plaque est lisible en deux secondes et se passe de commentaire. La deuxième est la dimension collective : le projet ne dépend d’aucun artiste vedette, il circule de main en main, et tout le monde peut y contribuer. La troisième est la valeur de preuve. Les plaques et leurs bases de données, comme les archives que nous évoquions avec les témoignages oraux d’artistes, constituent un matériau pour les futures procédures de reconnaissance des crimes d’État.

Le geste de Brodsky et de Parkhomenko est ainsi plus qu’un hommage : il propose une forme d’art civique où le geste artistique et le geste citoyen coïncident. En empêchant la pose d’une plaque, un pouvoir se prive d’un adversaire visible ; il en gagne mille, anonymes, qui recopient à la main ce qu’on vient d’arracher.