Entretien avec Julia Kaminska Artistes russes et censure : les risques réels en 2025-2026
Avocate droit des arts
Gdańsk
2026
Qu'est-ce que la loi russe sur le « discrédit de l'armée » ? Peut-on être extradé pour un dessin ? Quels artistes sont encore en prison en Russie ? Julia Kaminska, avocate au barreau de Gdańsk spécialisée en droit international des arts, répond à toutes ces questions — et ses réponses sont alarmantes. Portrait éditorial — reconstitution d'entretien.
Julia Kaminska Avocate au barreau de Gdańsk, spécialisée en droit international de l'art et protection des libertés artistiques. A plaidé devant la Cour européenne des droits de l'homme. Conférencière sur la répression artistique en Europe de l'Est. Portrait éditorial — reconstitution d'entretien.
Son bureau à Gdańsk est à quelques centaines de mètres du chantier naval où a commencé Solidarność en 1980. Julia Kaminska n’est pas russe — elle est polonaise. Mais depuis quinze ans, elle défend des artistes russes, biélorusses et ukrainiens devant la Cour européenne des droits de l’homme. Elle a vu la répression s’intensifier d’année en année. Et depuis 2022, elle dit que ce qu’elle observe en Russie n’a plus d’équivalent en Europe depuis les années 1950.
Quelles lois russes criminalisent l’art depuis 2022 ?
Camille Vasseur : Maître Kaminska, commençons par les fondamentaux. Quelles sont les lois russes qui menacent directement les artistes depuis 2022 ?
Julia Kaminska : Il y en a trois principales, et elles sont cumulables.
D’abord, l’article 280.3 du Code pénal : le « discrédit des forces armées ». La définition est délibérément vague — tout acte, publication, performance ou déclaration qui pourrait être interprété comme portant atteinte à la réputation de l’armée russe. La peine : jusqu’à 15 ans de prison. Cette loi est entrée en vigueur le 4 mars 2022, dix jours après l’invasion de l’Ukraine.
Ensuite, l’article 207.3 : la « diffusion de fausses informations sur l’armée ». Même logique, peine similaire. En pratique, cela signifie qu’appeler l’invasion de l’Ukraine une « guerre » (le pouvoir russe insiste sur l’appellation « opération militaire spéciale ») peut être poursuivi.
Enfin, les nouvelles interprétations de la loi anti-extrémisme, qui permettent de poursuivre pour des publications sur les réseaux sociaux, des œuvres d’art, des performances. Ces trois textes forment un arsenal répressif sans précédent dans l’histoire post-soviétique russe.
Camille Vasseur : Peut-on être poursuivi pour une image ?
Julia Kaminska : Absolument. Le cas Sasha Skochilenko est emblématique : elle a remplacé des étiquettes de prix dans un supermarché Saint-Pétersbourg par des petits papiers décrivant les destructions de l'armée russe en Ukraine. C'est un geste artistique et politique, sur des morceaux de papier. Elle a été condamnée à six ans de prison.
Un graffiti, une performance filmée, une installation dans une galerie, une chanson sur YouTube — tout cela peut être poursuivi. La loi ne distingue pas entre art et propagande. Elle ne distingue pas entre opinion et information. Elle n’exige pas que l’œuvre ait eu un impact réel — l’intention présumée suffit.
Le cas Pavlensky : que risque-t-il s’il retournait en Russie ?
Camille Vasseur : Si Petr Pavlensky, exilé en France, retournait en Russie aujourd'hui, que risquerait-il ?
Julia Kaminska : Petr Pavlensky est déjà condamné en Russie par contumace pour certaines de ses actions. S'il retournait, il serait immédiatement arrêté et son cas serait requalifié sous les nouvelles lois de 2022. La peine probable : entre 10 et 15 ans.
Mais ce n’est pas seulement Pavlensky. Toutes les grandes figures de l’artivisme russe exilées — Tolokonnikova, les membres restants de Voina, Serebrennikov s’il était revenu avant son départ officiel — sont dans des situations juridiques extrêmement précaires. Certains font l’objet d’avis Interpol. D’autres ont des mandats d’arrêt internes en attente d’une extradition hypothétique.
La question n’est pas vraiment “que risquent-ils ?”. La question est : “Le régime peut-il vraiment les atteindre en Europe ?” Et là, la réponse est moins confortable qu’on ne le croit.
Les artistes encore en prison en Russie en 2026
Camille Vasseur : Qui est encore emprisonné en Russie pour son art aujourd'hui ?
Julia Kaminska : La liste est longue et elle change chaque semaine. Sasha Skochilenko est la figure la plus connue — six ans pour ses étiquettes de supermarché. Roman Kostomarov, artiste-performeur, a pris quatre ans. Des dizaines de musiciens, poètes, photographes purgent des peines entre deux et sept ans.
Les tribunaux russes face aux artistes : une jurisprudence de plus en plus sévère
Ce qui est frappant, c’est l’accélération. En 2022, les premières condamnations étaient relativement légères — des amendes, quelques mois avec sursis. En 2024-2025, les peines ont explosé. Comme si le régime testait la résistance internationale, et, ne rencontrant pas de réaction suffisante, durcissait encore le ton.
L’organisation OVD-Info, qui suit ces cas en temps réel, recense en 2026 plus de 700 personnes emprisonnées pour des raisons directement liées à leurs opinions, dont un nombre significatif d’artistes et de créateurs.
La loi anti-”discrédit de l’armée” : comment elle piège les créateurs
Camille Vasseur : En pratique, comment cette loi est-elle utilisée contre les artistes ?
Julia Kaminska : Elle est utilisée de manière à la fois systématique et arbitraire — ce qui est sa caractéristique la plus terrifiante. Systématique, parce qu'il y a clairement des instructions venues d'en haut pour poursuivre toute expression critique visible. Arbitraire, parce que certains artistes avec des profils similaires sont poursuivis et d'autres non — créant une atmosphère de terreur aléatoire bien plus efficace que des règles claires.
Un exemple concret : deux artistes publient la même image anti-guerre sur Instagram. L’un est poursuivi et condamné. L’autre ne l’est pas. Pourquoi ? Parfois à cause de signalements individuels (la loi encourage les citoyens à dénoncer). Parfois à cause de la visibilité de l’artiste. Parfois pour des raisons purement arbitraires.
Cette imprévisibilité est elle-même un outil de répression. Elle oblige les artistes à s’auto-censurer au-delà de ce que la loi strictement exige.
Les artistes en exil : peuvent-ils être extradés ?
Camille Vasseur : Une question que beaucoup d'artistes en exil se posent : sont-ils en sécurité en Europe ?
Julia Kaminska : Dans les pays de l'Union européenne : oui, en grande majorité. Aucun pays de l'UE ne devrait extrader une personne vers la Russie pour des raisons artistiques ou politiques — la Convention européenne des droits de l'homme l'interdit formellement. Et depuis 2022, les relations judiciaires entre la Russie et les pays de l'UE sont quasi inexistantes.
Mais la situation est plus complexe dans plusieurs cas. D’abord, les pays tiers : des artistes russes exilés en Géorgie, en Serbie, en Turquie sont dans des positions plus vulnérables. Ces pays ont des accords bilatéraux avec la Russie et des positions politiques moins favorables à la protection des dissidents.
Ensuite, il y a la question des voies non judiciaires. L’empoisonnement, les attaques physiques, les opérations d’intimidation contre des membres de la famille restés en Russie — tout cela est documenté. La Russie ne se limite pas aux procédures juridiques formelles pour neutraliser ses opposants.
La censure russe : une œuvre barrée, un artiste menacé
Le rôle de la Cour européenne des droits de l’homme
Camille Vasseur : La CEDH peut-elle encore jouer un rôle face à la répression artistique en Russie ?
Julia Kaminska : La Russie a été exclue du Conseil de l'Europe en mars 2022, et donc de la juridiction de la CEDH. Pour les nouvelles affaires post-mars 2022, la CEDH ne peut plus statuer directement sur les violations des droits de l'homme en Russie.
Mais les affaires antérieures sont encore en cours de traitement. Et surtout, la CEDH reste un outil de documentation et de légitimation internationale. Ses arrêts historiques contre la Russie — notamment sur l’affaire Pussy Riot — ont contribué à une jurisprudence internationale qui protège les artistes dans d’autres pays.
Mon travail aujourd’hui, c’est d’utiliser d’autres mécanismes : le Comité des droits de l’homme de l’ONU, les rapporteurs spéciaux, les instruments régionaux europé… ce qui reste. Et de documenter méticuleusement chaque cas pour qu’il ne soit pas oublié.
Comment les galeries et institutions européennes peuvent aider
Camille Vasseur : Concrètement, que peuvent faire les institutions artistiques européennes ?
Julia Kaminska : Plusieurs choses très concrètes.
D’abord, les résidences artistiques avec des contrats formels. Ces contrats servent de support pour les demandes de visa et donnent un statut légal protecteur dans certains pays de l’UE. Pour un artiste russe qui fuit, une lettre d’invitation d’une galerie reconnue peut faire la différence entre obtenir un visa et rester bloqué.
Ensuite, le financement de la défense juridique. Il existe des fonds spécialisés — notamment via des associations comme l’Association Ruslan qui maintient des liens avec la diaspora artistique — qui financent directement la défense d’artistes emprisonnés. Ces fonds manquent chroniquement de ressources.
Enfin, la documentation publique. Nommer les artistes emprisonnés, publier les condamnations, maintenir la visibilité internationale de chaque cas. Le régime russe craint la honte internationale — c’est insuffisant pour arrêter la répression, mais ça peut peser sur certaines décisions marginales.
Questions rapides — idées reçues sur la censure en Russie
Camille Vasseur : Vrai ou faux sur la censure en Russie ?
Julia Kaminska :
“La censure en Russie est totale.” — FAUX. Elle est massive et croissante, mais des espaces de résistance subsistent — clandestins, anonymes, précaires.
“Seuls les artistes connus sont ciblés.” — FAUX. Les anonymes sont souvent plus ciblés, précisément parce qu’ils n’ont pas de protection internationale.
“La CEDH peut toujours aider.” — DÉSORMAIS PARTIELLEMENT FAUX pour les affaires post-mars 2022.
“Les artistes en France sont complètement en sécurité.” — PRUDENCE. En droit, oui. En pratique, les réseaux d’intimidation russes n’ont pas de frontières.
“L’opinion internationale compte encore en Russie.” — INCERTAIN. Moins qu’avant 2022, mais pas zéro. Le régime garde une oreille sur sa réputation internationale.
3 recommandations pour les artistes russes en exil
Camille Vasseur : Trois recommandations pratiques pour un artiste russe en exil aujourd'hui ?
Julia Kaminska :
Première recommandation : régularisez votre statut juridique au plus vite. Une demande de protection internationale ou un visa de longue durée dans un pays de l’UE vous donne une protection légale substantielle. Ne restez pas dans une zone grise qui vous rend vulnérable.
Deuxième recommandation : protégez vos proches restés en Russie. Avant de publier, de performer, de prendre des positions publiques en exil, réfléchissez aux implications pour vos parents, frères, sœurs, enfants en Russie. Le régime les utilise comme otages. Ce n’est pas de la paranoïa — c’est documenté dans des dizaines de cas.
Troisième recommandation : ne travaillez jamais seul. Connectez-vous aux réseaux de solidarité artistique, aux associations de défense des droits, aux collectifs d’artistes en exil. L’isolement est le premier vecteur de vulnérabilité. La solidarité, comme l’ont montré ceux qui ont soutenu Pussy Riot ou Pavlensky, est la première ligne de défense.
Ces recommandations font écho à ce que montrent les portraits des artistes russes en exil qui ont réussi à maintenir leur travail malgré la répression. Et pour un panorama de l’évolution des procès d’artistes en Russie depuis les Pussy Riot, la chronologie est édifiante.
Ce qu'il faut retenir
La répression des artistes en Russie en 2026 atteint un niveau sans précédent depuis l'ère soviétique. Les lois sur le "discrédit de l'armée" permettent de condamner pour un dessin, une chanson, une étiquette de prix. Les peines vont jusqu'à 15 ans. Les artistes en exil dans l'UE sont relativement protégés en droit, mais pas complètement en pratique. Face à cette situation, la solidarité internationale, la documentation systématique et le soutien juridique sont les outils disponibles — insuffisants, mais nécessaires.
Quelles sont les principales lois russes qui criminalisent l'art depuis 2022 ?
Depuis 2022, trois lois principales menacent les artistes russes : la loi sur le 'discrédit de l'armée' (article 20.3.3 du Code des infractions administratives et article 280.3 du Code pénal), la loi sur la 'fausse information' concernant l'armée (article 207.3), et les nouvelles interprétations élargies de la loi anti-extrémisme. Ces lois permettent de poursuivre pour un mot, une image, une performance — même postés sur des réseaux sociaux.
Que risque un artiste qui critique la guerre en Russie ?
Selon Julia Kaminska, les risques vont d'une amende (pour une première infraction administrative) à 15 ans de prison (pour 'fausse information sur l'armée en temps de guerre'). Sasha Skochilenko a été condamnée à 6 ans de prison pour avoir remplacé des étiquettes de prix dans un supermarché par des flyers anti-guerre. Roman Kostomarov (artiste) a écopé de 4 ans. Les peines s'alourdissent à chaque nouveau procès.
Les artistes en exil peuvent-ils être extradés par la Russie ?
En théorie, la Russie peut demander l'extradition dans les pays avec lesquels elle a des accords bilatéraux. En pratique, aucun pays de l'UE ne devrait extrader un artiste vers la Russie pour des raisons artistiques ou politiques — c'est contraire à la Convention européenne des droits de l'homme. Mais les artistes russes en exil dans des pays tiers (Géorgie, Serbie, Turquie) sont dans une situation plus précaire.
Quel est l'article de loi le plus utilisé contre les artistes ?
L'article 20.3.3 (administratif) et son équivalent pénal 280.3 sur le 'discrédit de l'armée' sont les plus fréquemment utilisés. La définition légale est intentionnellement vague : tout acte, publication ou déclaration pouvant être interprété comme nuisant à la 'réputation' de l'armée russe peut être poursuivi. En 2025, plus de 7 000 personnes ont été poursuivies sous ces articles.
Comment les galeries européennes peuvent-elles aider les artistes russes ?
Julia Kaminska recommande plusieurs actions : fournir des lettres d'invitation et de contrat qui servent de support à la demande de visa ; proposer des résidences artistiques (qui ont un statut protecteur dans certains pays de l'UE) ; documenter et publier les cas de répression pour maintenir la pression internationale ; et soutenir financièrement les fonds de défense juridique comme ceux gérés par des associations spécialisées en droit des arts.
Quels artistes russes sont encore en prison en 2026 ?
En 2026, parmi les artistes et créateurs emprisonnés en Russie, on compte notamment Sasha Skochilenko (6 ans, pour étiquettes anti-guerre dans un supermarché), plusieurs membres de collectifs de performance anonymes, et des dizaines de photographes, poètes et musiciens condamnés pour leurs publications en ligne. Les chiffres évoluent constamment — le suivi est assuré par OVD-Info, l'organisation russe de défense des droits.