Depuis l'élection frauduleuse de 2020, la Biélorussie est devenue le théâtre d'un artivisme intense — avant que la répression de Loukachenko ne force des centaines d'artistes en exil. Katarzyna Wielopolska, chercheuse polonaise, décrypte ce mouvement méconnu.
Portrait éditorial — synthèse d’entretiens conduits en 2025-2026
Son bureau de l’Institut d’Études Politiques de Cracovie donne sur les toits rouges de la vieille ville. Katarzyna Wielopolska a disposé sur sa table de travail une dizaine de carnets couverts de notes — des entretiens conduits sur cinq ans avec des artivistes biélorusses exilés à Vilnius, Varsovie et Berlin. Sur l’un d’eux, une photographie : un homme tenant un drapeau blanc-rouge-blanc devant un cordon de riot police à Minsk. C’était août 2020.
Katarzyna Wielopolska (née en 1984 à Cracovie) est docteure en sciences politiques, spécialisée dans les mouvements sociaux et les pratiques de protestation culturelle en Europe de l’Est. Depuis 2021, elle consacre la majeure partie de ses recherches à documenter l’artivisme biélorusse — un mouvement que peu d’observateurs occidentaux ont suivi avec la rigueur qu’il mérite.
Katarzyna Wielopolska
Chercheuse, Institut d'Études Politiques de Cracovie
Docteure en sciences politiques. Spécialisée en mouvements sociaux et art de protestation en Europe de l'Est. A conduit des entretiens avec des artivistes biélorusses exilés à Vilnius et Varsovie (2021-2026).
L’artivisme biélorusse : origines et explosion de 2020
Camille Vasseur : Avant 2020, l'artivisme biélorusse existait-il vraiment ? Est-ce un phénomène né de la crise ou quelque chose qui couvait ?
Il y avait une scène artistique underground à Minsk — très modeste par rapport à Moscou ou Saint-Pétersbourg, mais réelle. Des galeries alternatives, des collectifs de théâtre expérimental, des musiciens indépendants, des poètes qui publiaient en auto-édition. Tout cela fonctionnait dans l’ombre, sans soutien institutionnel, souvent en anglais ou en polonais pour éviter la surveillance.
Ce qu’il faut comprendre sur la Biélorussie de Loukachenko avant 2020, c’est que la répression artistique y était plus étouffante qu’en Russie. Moins spectaculaire — pas de procès Pussy Riot, pas de performances de Pavlensky — mais plus systématique. Le régime n’avait pas besoin d’emprisonner les artistes. Il suffisait de les couper de tout financement, de tout espace d’exposition, de toute possibilité de travailler officiellement. L’asphyxie économique est une forme de censure artistique très efficace — une stratégie que la Russie a perfectionnée avant de l’exporter.
Donc oui, il existait un potentiel artistique contestataire en Biélorussie avant 2020. Les élections d’août 2020 lui ont donné le détonateur dont il avait besoin.
Camille Vasseur : Les élections du 9 août 2020 et les protestations qui ont suivi — comment l'artivisme s'est-il manifesté dans ces premières semaines de révolte ?
Les manifestants fabriquaient des panneaux, des installations, des chorégraphies collectives. Il y avait des chaînes humaines de femmes en blanc qui portaient des fleurs — une référence délibérée aux révolutions pacifiques de velours d’Europe de l’Est. Il y avait des musiciens qui jouaient dans les rues des villes en état de siège. Des danseurs qui improviseraient des performances devant les cordons de police.
La dimension artistique n’était pas secondaire — elle était constitutive du mouvement. Les Biélorusses avaient compris intuitivement que Loukachenko pouvait réprimer une manifestation politique ordinaire, mais qu’il était plus difficile de réprimer de la beauté sans se révéler pleinement pour ce qu’il est : un brutal.
Camille Vasseur : Parlez-nous du collectif Bunt (Révolte). Qui le compose, que fait-il ?
Ce qui est intéressant dans leur approche, c’est qu’ils se définissent moins comme un collectif artistique que comme une infrastructure de mémoire. Leur travail principal, depuis 2021, est de collecter, archiver et diffuser les images et les récits de la répression biélorusse : les témoignages des prisonniers politiques, les photos des manifestations, les vidéos amateurs qui documentent les violences policières.
Ils créent aussi des œuvres originales — installations, vidéos, performances — mais toujours en connexion avec cette mission documentaire. L’art, pour Bunt, n’est pas séparable du témoignage. C’est une mémoire aesthetique de l’événement.
Plusieurs membres de Bunt ont eux-mêmes été emprisonnés avant de parvenir à fuir. Ils opèrent maintenant principalement depuis Vilnius et Varsovie, en lien avec des partenaires institutionnels en Pologne, Lituanie, Allemagne et France.
Répression, emprisonnements et artivistes incarcérés en 2026
Camille Vasseur : Les artivistes biélorusses encore emprisonnés en 2026 — qui sont-ils et quelle est leur situation ?
Ce que nous savons avec certitude en 2026 : plusieurs dizaines d’artistes, écrivains, musiciens et acteurs biélorusses sont incarcérés ou en résidence surveillée. Parmi eux, des figures publiquement connues comme Maria Kalesnikava, musicienne et figure emblématique du mouvement de 2020, condamnée à 11 ans de prison en 2021. Malgré les pressions internationales, elle reste détenue dans des conditions préoccupantes.
Le dramaturge et metteur en scène Nikolaï Khalezin, cofondateur du Théâtre Libre de Biélorussie, a lui pu fuir à temps. Mais beaucoup de ses collègues n’ont pas eu cette chance.
Ce qui rend la situation biélorusse particulièrement cruelle, c’est l’isolement des prisonniers politiques. Contrairement aux prisonniers russes comme Navalny — dont la situation était médiatisée mondialement jusqu’à sa mort — les prisonniers politiques biélorusses bénéficient d’une attention internationale fragmentée et irrégulière.
Camille Vasseur : Comparaison Biélorussie/Russie : deux répressions artistiques, une même logique ?
Les différences sont de degré, pas de nature. La Russie a une scène artistique historiquement plus diversifiée et internationalement connectée — ce qui lui a donné pendant longtemps un espace de manœuvre relatif. La Biélorussie est plus petite, plus contrôlée, moins visible sur la scène culturelle mondiale.
Ce qui est frappant, c’est la synchronisation des législations. Les mêmes lois de censure qu’en Russie s’appliquent désormais en Biélorussie : les lois sur la « discrétion de l’État », les restrictions sur la « propagande » (homosexuelle, anti-gouvernementale, pro-occidentale), le contrôle des médias. Les deux régimes partagent des modèles législatifs et des pratiques répressives — y compris la formation des forces de sécurité, qui collaborent étroitement.
La diaspora biélorusse en exil : Vilnius, Varsovie et l’avenir
Camille Vasseur : Vilnius et Varsovie comme capitales de la diaspora biélorusse — comment cette communauté maintient-elle la flamme artistique ?
À Vilnius, vous pouvez aujourd’hui trouver des théâtres, des galeries, des radios, des maisons d’édition — toutes fondées par des exilés biélorusses. Le Théâtre Libre de Biélorussie joue dans des salles lituaniennes. Des musiciens biélorusses se produisent régulièrement dans des festivals où leur présence est un acte politique autant que culturel.
Varsovie a absorbé une part importante de la diaspora intellectuelle et artistique. Les associations culturelles slaves en France qui documentent ces résistances artistiques jouent également un rôle dans le maintien d’une mémoire culturelle biélorusse en Europe occidentale.
Ce qui me frappe dans ces communautés en exil, c’est l’intensité de leur engagement à maintenir la langue. La langue biélorusse — le biélorusse en tant que tel, pas le russe qui est aussi une langue officielle en Biélorussie — est devenu un enjeu politique majeur. Créer en biélorusse, c’est affirmer une identité culturelle distincte que le régime a longtemps cherché à effacer au profit du russe.
Camille Vasseur : Le drapeau blanc-rouge-blanc comme symbole artistique — pouvez-vous développer cette dimension ?
Son histoire est complexe : c’est le drapeau de la République populaire biélorusse de 1918, brève période d’indépendance nationale avant l’absorption soviétique. Il a été réhabilité en 1991-1995 sous la courte démocratie biélorusse post-soviétique, avant que Loukachenko, en 1995, ne le remplace par une version modernisée du drapeau soviétique vert et rouge.
En interdisant ce drapeau, Loukachenko a accompli quelque chose qu’il ne voulait pas : en faire un symbole de résistance totale. Aujourd’hui, arborer ce drapeau en Biélorussie peut valoir une arrestation immédiate. Ce qui en fait automatiquement — pour qui le fait — un acte artiviste.
Les artistes ont saisi cette dimension. Les couleurs blanc-rouge-blanc sont intégrées dans des installations, des performances, des œuvres textiles. Certains artistes travaillent exclusivement avec ces couleurs pour que leur signification politique soit immédiatement lisible. C’est un langage visuel que tout Biélorusse comprend instantanément.
Camille Vasseur : L'entourage de Sviatlana Tsikhanouska — quel rôle l'art y joue-t-il ?
La dimension artistique de la résistance biélorusse est traitée comme un outil diplomatique autant que comme une expression culturelle. Quand un artiste biélorusse est exposé dans un grand musée européen, quand un musicien biélorusse remporte un prix international, cela envoie un signal politique : la culture biélorusse existe, elle est vivante, elle n’est pas la culture de Loukachenko.
C’est une stratégie de soft power de résistance — utiliser le prestige culturel international pour maintenir la visibilité de la cause biélorusse dans un monde qui a tendance à oublier rapidement.
Questions rapides — « Loukachenko a-t-il vraiment peur des artistes ? »
Camille Vasseur : Loukachenko a-t-il vraiment peur des artistes ?
Camille Vasseur : L'artivisme biélorusse a-t-il réussi quelque chose de concret ?
Camille Vasseur : Votre livre sur l'artivisme biélorusse — quand le publiez-vous ?
Trois noms à retenir de l’artivisme biélorusse en 2026
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Ale Pularenka — photographe documentaire, exilée à Vilnius depuis 2020. Ses portraits des femmes de la résistance biélorusse constituent l’un des témoignages photographiques les plus poignants du mouvement.
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Pavel Haradnitski — musicien et compositeur, emprisonné en 2021, libéré sous pression internationale en 2023. Ses compositions créées en prison et enregistrées depuis l’exil sont diffusées clandestinement en Biélorussie.
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Collectif Razam (Ensemble) — collectif de designers graphiques et illustrateurs qui produit l’identité visuelle de la résistance biélorusse depuis Varsovie. Leurs affiches et leurs visuels sont imprimés et distribués clandestinement en Biélorussie.
Les artistes russes exilés, qui partagent ce destin avec leurs homologues biélorusses, forment avec la diaspora biélorusse une communauté plus large d’artistes contraints de créer loin de leur pays — une réalité géopolitique qui façonne toute une génération de création post-soviétique.
Pour aller plus loin sur le contexte législatif de la répression artistique, consulter notre dossier sur une histoire parallèle — l’artivisme en Russie suit une trajectoire similaire depuis les années 1960.
Questions fréquentes
L'artivisme biélorusse désigne l'ensemble des pratiques artistiques qui ont servi de formes de protestation politique en Biélorussie, notamment à partir des élections contestées d'août 2020. Il inclut des performances de rue, des installations collectives, des affiches, de la musique, du théâtre de protestation et des actions numériques.
Après l'écrasement de la révolte de 2020 par le régime de Loukachenko, des centaines d'artistes, musiciens, écrivains et acteurs biélorusses ont été emprisonnés ou contraints à l'exil. Vilnius (Lituanie) et Varsovie (Pologne) sont devenues les principaux centres de la diaspora artistique biélorusse.
Bunt (Révolte) est un collectif biélorusse d'artistes et d'activistes fondé dans la foulée des protestations de 2020. Il regroupe des artistes visuels, des musiciens et des performers qui ont documenté et amplifié le mouvement de résistance, d'abord en Biélorussie puis depuis l'exil.
Le drapeau blanc-rouge-blanc (белчырвонабелы) est le symbole central de la résistance biélorusse. C'est le drapeau de la courte période d'indépendance de 1918-1919 et du gouvernement en exil. Loukachenko l'a interdit en 1995, le remplaçant par un drapeau rouge et vert rappelant celui soviétique. Arborer les couleurs blanc-rouge-blanc est devenu un acte politique et artistique.
Selon Katarzyna Wielopolska, les deux mouvements partagent une même logique répressive et des méthodes artistiques similaires. Mais l'artivisme biélorusse de 2020 s'est développé dans le contexte d'un soulèvement populaire massif qui a mobilisé des secteurs entiers de la société — ce qui lui a donné une dimension collective et identitaire que l'artivisme russe, plus individualisé, n'a pas eu à la même échelle.