Avant Pussy Riot, avant Voina, avant Petr Pavlensky — il y avait les appartements clandestins de Moscou et Leningrad, les happenings interdits, les tableaux cachés derrière de fausses cloisons. L'art soviétique underground des années 1960-1990 est le terrain dont tout l'artivisme russe contemporain a germé. Portrait d'un mouvement souterrain qui a changé l'histoire de l'art.
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Avant que Pussy Riot chante dans une cathédrale, avant que Voina dessine un phallus géant sur un pont de Saint-Pétersbourg, avant que Petr Pavlensky se cloue les testicules sur le pavé de la Place Rouge — il y avait des hommes et des femmes qui peignaient en secret dans leurs appartements. Des artistes qui cachaient leurs toiles derrière de fausses cloisons, qui organisaient des vernissages à minuit, qui envoyaient leurs œuvres à l’étranger en les cousant dans la doublure de valises.
L’art soviétique underground des années 1960-1990 est la racine dont tout l’artivisme russe contemporain a germé. Sans comprendre cette histoire souterraine, on ne comprend pas Pussy Riot. On ne comprend pas Oleg Kulik. On ne comprend pas pourquoi des artistes russes risquent encore aujourd’hui leur liberté pour un geste.
Le réalisme socialiste comme cage dorée
Pour en savoir plus : l’artivisme russe — de l’underground aux Pussy Riot.
Pour comprendre pourquoi l’art underground soviétique existe, il faut d’abord comprendre ce contre quoi il se bat. Le réalisme socialiste n’est pas seulement un style artistique : c’est une doctrine d’État, codifiée dès 1934 lors du Premier Congrès des écrivains soviétiques.
Ses principes sont simples et étouffants : l’art doit être compréhensible par le prolétariat, il doit servir les objectifs du Parti communiste, il doit glorifier les héros du travail, de la guerre et de la révolution. L’abstraction est suspecte. L’expérimentation formelle est contre-révolutionnaire. L’art personnel, introspectif ou critique est bourgeois.
Pour les artistes soviétiques nés dans les années 1930-1940 et formés dans les académies d’État, cette cage est à la fois omniprésente et absurde. Certains s’y soumettent pour vivre. D’autres cherchent des brèches. Et quelques-uns, à partir du milieu des années 1950, après la mort de Staline et le début du dégel khrouchtchévien, commencent à construire autre chose — en secret.
Le cercle Lianozovo : les premiers dissidents (1958-1965)
La première communauté artistique underground soviétique documentée naît dans un lieu improbable : Lianozovo, une banlieue ouvrière de Moscou, dans les baraquements construits pour les travailleurs d’une usine de wagons. C’est là que vit Oscar Rabin, peintre autodidacte aux tableaux sombres et directs qui montrent la réalité de la vie soviétique ordinaire — la misère des banlieues, les queues devant les magasins vides, la violence tranquille du quotidien.
Autour de lui se forme un groupe d’artistes et de poètes : Evgueni Kropivnitski, Vladimir Nemukhin, Lydia Masterkova. Ils se réunissent le week-end, ils discutent, ils lisent de la poésie clandestine, ils regardent des reproductions d’œuvres occidentales que des visiteurs étrangers leur apportent.
Leurs œuvres n’ont rien à voir avec le réalisme socialiste. Rabin peint des natures mortes avec des bouteilles d’alcool et des harengs — symboles de la vie ouvrière réelle, pas celle des affiches officielles. Nemukhin fait de l’abstraction géométrique. Masterkova peint dans un style expressionniste personnel.
“Nous ne faisions pas de politique. Nous faisions de l’art vrai. Mais en URSS, faire de l’art vrai, c’était automatiquement subversif.” — Oscar Rabin, Lianozovo, 1962
En 1974, le cercle Lianozovo organise une exposition en plein air dans un bois de la banlieue moscovite. Les autorités envoient des bulldozers. Les tableaux sont détruits, les artistes battus. L’événement entre dans l’histoire sous le nom de Bulldozer Exhibition. Il provoque un scandale international et force les autorités soviétiques à autoriser, deux semaines plus tard, une exposition officielle d’art non-conformiste. Première victoire de la résistance esthétique.
Ilya Kabakov et le Conceptualisme de Moscou
La figure intellectuelle la plus importante de l’art underground soviétique est sans aucun doute Ilya Kabakov. Né en 1933, illustrateur officiel de livres pour enfants par nécessité, il développe en secret depuis les années 1960 un travail conceptuel d’une profondeur philosophique rarissime.
Kabakov crée ce qu’il appellera plus tard les “installations totales” — des espaces immersifs qui reconstituent l’environnement de l’appartement soviétique typique avec tous ses objets, ses habitudes et ses contraintes. Ces installations ne sont pas des reconstitutions nostalgiques : elles sont des dissections de la psychologie soviétique, une exploration de la manière dont un système totalitaire s’infiltre jusqu’aux coins les plus intimes de la vie quotidienne.
Son œuvre la plus connue, L’Homme qui s’est envolé dans l’espace depuis son appartement (1981-1988), est révélatrice : un appartement ordinaire, avec un trou dans le plafond par lequel son habitant a “décollé”. Sur les murs, des affiches soviétiques et des équipements de catapulte bricolés. Cette métaphore de la fuite — s’échapper non pas horizontalement (l’émigration géographique) mais verticalement (la transgression intérieure) — résume à elle seule la condition de l’artiste underground soviétique.
Autour de Kabakov se forme le Cercle Sretensky Boulevard puis le courant plus large du Conceptualisme de Moscou, qui réunit des artistes, des poètes et des théoriciens. Ce courant ne cherche pas à détruire le système soviétique — il cherche à le comprendre, à en cartographier les mécanismes psychiques, à en faire une matière artistique.
Erik Bulatov : peindre l’idéologie pour la détruire
Contemporain de Kabakov, Erik Bulatov développe une approche radicalement différente. Là où Kabakov reconstruit l’environnement soviétique pour l’analyser, Bulatov s’attaque directement aux codes visuels de la propagande.
Ses tableaux combinent des paysages réalistes et poétiques — un coucher de soleil, une forêt de bouleaux, un ciel bleu — avec des slogans ou des mots imprimés en rouge comme des bandeaux : “СЛАВА КПСС” (Gloire au PCUS), “ДОБРО ПОЖАЛОВАТЬ” (Bienvenue). La superposition crée un court-circuit sémantique : le beau naturel et la laideur idéologique se contaminent mutuellement.
Le résultat est à la fois décoratif et dévastateur. Les œuvres de Bulatov ressemblent de loin à des affiches soviétiques officielles — et de près, elles les sabotent. C’est une stratégie de guérilla esthétique qui préfigure directement le Sots Art.
Komar & Melamid et la naissance du Sots Art (1972)
En 1972, deux artistes moscovites, Vitaly Komar et Alexandre Melamid, inventent un mouvement qui va marquer l’histoire de l’art : le Sots Art (de “Sotsialisticheskoe Iskusstvo”, art socialiste).
Le principe est simple et génial : traiter la propagande soviétique comme le Pop Art américain traite la publicité. Andy Warhol sérigraphie des canettes de Coca-Cola pour en révéler la dimension mythologique — Komar & Melamid sérigraphient des portraits de Lénine et des étoiles rouges pour en révéler la dimension religieuse.
Leurs œuvres les plus célèbres montrent Lénine dans des poses christiques, Staline dans des situations absurdes ou comiques, les slogans officiels recyclés dans des contextes qui en révèlent l’inanité. Chaque tableau est une bombe à retardement : au premier regard, il ressemble à de l’art officiel. Au second, il le dévore.
Arrêtés et contraints d’émigrer en 1977, Komar & Melamid s’installent à New York où leur travail connaît un succès immédiat dans les galeries d’art contemporain. Ils continueront à pratiquer le Sots Art depuis l’exil, posant une question qui restera centrale : peut-on faire de l’artivisme russe hors de Russie ?
Les actionnistes de Moscou des années 1990
La chute de l’URSS en 1991 libère une énergie artistique explosive. Dans le chaos de la transition vers le capitalisme — avec ses nouveaux riches obscènes, ses mafias en costume, ses libertés nouvelles et ses anciennes humiliations toujours présentes — une nouvelle génération d’artistes décide que l’underground ne suffit plus. Il faut aller dans la rue. Il faut choquer. Il faut risquer son corps.
Ce sont les actionnistes de Moscou : Anatoli Osmolovsky, Oleg Kulik, Alexandre Brener, Dmitri Gutov. Leur programme est simple et radical : l’art doit sortir des murs, il doit affronter le réel, il doit provoquer une réaction physique et sociale.
Osmolovsky organise des happenings urbains qui perturbent la circulation et interrogent l’espace public. Brener fait ses performances dans des situations d’une violence symbolique calculée. Et Kulik — dont le portrait figure sur ce site — va le plus loin : en 1994, il se déshabille, aboie et attaque les passants à quatre pattes devant la galerie Riegelmann, jouant le rôle d’un chien sauvage pour dénoncer la sauvagerie du capitalisme post-soviétique.
Pour comprendre la radicalité de l’actionnisme russe dans son contexte, il faut mesurer ce que représente ce passage : de l’œuvre cachée dans un appartement au corps exposé dans la rue. C’est trente ans d’histoire de l’art underground qui aboutissent à cette transgression maximale.
Anatoli Osmolovsky et le Radek Community
Anatoli Osmolovsky mérite une mention particulière. En 1991, il fonde le Radek Community, un collectif artistico-politique qui croise les pratiques de l’avant-garde russe des années 1920 (Rodchenko, Maïakovski), le situationnisme français des années 1960 et le punk anglais des années 1970.
Le Radek Community produit des journaux, des manifestes, des performances et des happenings. Leur action la plus célèbre : en 1993, ils épellent “Хуй” (un mot grossier en russe) sur la Place Rouge avec leurs corps allongés sur le pavé — juste devant la tribune du mausolée de Lénine. L’action est filmée et diffusée clandestinement.
Cette provocation calculée, précise et symboliquement dense — six lettres, six corps, la Place Rouge, le mausolée derrière — préfigure directement l’action des Pussy Riot dans la cathédrale du Christ-Sauveur vingt ans plus tard. La filiation est directe, revendiquée par les Pussy Riot elles-mêmes.
L’art non-officiel dans les appartements — les “aptart”
Parallèlement aux actionnistes de plein air, une autre scène se développe dans les appartements moscovites et leningradois : les aptart (apartment art). Ces expositions clandestines dans des espaces privés sont à la fois une nécessité pratique et un choix esthétique.
Nécessité pratique : sans accès aux galeries officielles, il faut bien exposer quelque part. Choix esthétique : l’appartement soviétique, espace de survie privée dans un système qui prétend tout contrôler, est lui-même un geste politique. Exposer de l’art “dégénéré” dans son appartement, c’est faire de l’intimité un acte de résistance.
Les expositions aptart réunissent des dizaines à des centaines de personnes. Le bouche-à-oreille fonctionne à travers des réseaux de confiance. Les visiteurs viennent de toute l’URSS, parfois de l’étranger — des diplomates occidentaux, des journalistes étrangers qui repartent avec des œuvres et des informations dans leurs bagages diplomatiques.
Ces vernissages sont des espaces de liberté totale : on peut y critiquer le régime, y lire de la poésie interdite, y rencontrer des gens qui pensent différemment. Les aptart sont les précurseurs directs des squats artistiques et des espaces alternatifs qui fleuriront dans la Russie des années 1990 et 2000.
La chute de l’URSS et l’explosion de l’art libre (1991-1995)
Août 1991 : le coup d’État raté contre Gorbatchev, et l’URSS commence à se désintégrer. Pour les artistes underground, c’est à la fois une victoire et un vertige. La cage s’est ouverte — mais qu’est-ce qu’une porte ouverte pour quelqu’un qui n’a jamais rien connu d’autre que les barreaux ?
Les premières années post-soviétiques sont une période d’effervescence extraordinaire. Les galeries privées ouvrent partout à Moscou. Les collectionneurs occidentaux débarquent avec leurs dollars. Des artistes qui étaient inconnus hors d’URSS deviennent du jour au lendemain des stars internationales : Kabakov expose au Centre Pompidou, Komar & Melamid sont à New York, Bulatov entre dans les collections du MoMA.
Mais cette reconnaissance internationale a un revers : une partie de l’underground se “mondialise” et perd son ancrage local. Les nouvelles génération — dont Voina et plus tard Pussy Riot — devront réinventer une résistance artistique qui fasse sens dans la Russie de Poutine, très différente de l’URSS.
L’héritage : comment ces dissidents ont engendré Voina et Pussy Riot
La ligne directe est claire : Kabakov → Conceptualisme de Moscou → Actionnisme → Voina → Pussy Riot. Mais cette ligne n’est pas seulement esthétique. Elle transmet une éthique du risque.
Chaque génération a transmis à la suivante l’idée que l’art sans risque personnel n’est pas de l’art contestataire, c’est de la décoration. Kabakov risquait le camp en exposant ses “installations totales”. Les actionnistes risquaient l’arrestation avec leurs happenings. Voina a connu la prison. Pussy Riot a fait deux ans de camp de travail.
Cette continuité de la prise de risque est ce qui distingue l’artivisme russe de ses équivalents occidentaux, souvent plus confortables. Pour comprendre ce que signifie “art et politique” en Russie, il faut remonter à ces appartements clandestins des années 1960, à ces artistes qui cachaient leurs toiles derrière de fausses cloisons et attendaient la nuit pour allumer leurs lampes.
L’art contemporain russe que nous connaissons aujourd’hui — ses provocations, ses prises de risque, ses questions sur la frontière entre l’art et l’action politique — est l’héritier direct de cette histoire souterraine. Une histoire qui n’a jamais vraiment cessé.
Pour approfondir cette généalogie et comprendre comment elle s’inscrit dans l’histoire de l’artivisme russe depuis les années 1960 jusqu’à aujourd’hui, le fil conducteur est toujours le même : l’art comme acte, jamais comme décoration.
Ce qu'il faut retenir
L'art soviétique underground des années 1960-1990 est la matrice de tout l'artivisme russe contemporain. Du Conceptualisme de Moscou d'Ilya Kabakov au Sots Art de Komar & Melamid, des expositions aptart aux happenings des actionnistes, trente ans de résistance clandestine ont forgé une culture artistique fondée sur la prise de risque personnelle. Pussy Riot, Voina, Pavlensky sont les héritiers directs de ces précurseurs trop souvent oubliés. Sans eux, il n'y aurait pas eu de prière punk dans la cathédrale du Christ-Sauveur.
L'actionnisme russe — l'héritier directQuestions fréquentes
L'art soviétique underground désigne l'ensemble des pratiques artistiques non officielles qui se sont développées en URSS entre les années 1960 et la fin des années 1980, en dehors et souvent contre les institutions culturelles soviétiques contrôlées par l'État. Il inclut le Conceptualisme de Moscou, le Sots Art, les actions des actionnistes, et les expositions clandestines dans des appartements privés.
Les figures majeures incluent Ilya Kabakov (Conceptualisme de Moscou), Erik Bulatov (peinture conceptuelle), Komar & Melamid (Sots Art, fondateurs de ce courant en 1972), Anatoli Osmolovsky (actionnisme), les groupes Collective Actions et Aptart. Dans les années 1980-1990, une nouvelle génération comme Oleg Kulik et Alexandre Brener prolonge ce mouvement.
Les Pussy Riot s'inscrivent directement dans la lignée des actionnistes soviétiques des années 1990 (Osmolovsky, Kulik, Brener) qui eux-mêmes héritaient du Conceptualisme de Moscou des années 1970-1980. Chaque génération a radicalisé la suivante : de l'exposition clandestine en appartement au happening de rue, et de la performance urbaine à la prière punk dans une cathédrale.
Le Sots Art (contraction de 'Socialist Art' sur le modèle du Pop Art américain) est un mouvement fondé en 1972 par Komar & Melamid. Il consiste à détourner les codes visuels de la propagande soviétique — drapeaux rouges, portraits de Lénine, slogans officiels — pour en révéler l'absurdité et le caractère mythologique. C'est la version russe du Pop Art, mais avec une dimension politique bien plus corrosive.
Les 'aptart' (de l'anglais 'apartment art') sont des expositions d'art clandestines organisées dans des appartements privés soviétiques, par opposition aux expositions officielles dans les musées d'État. Ces expositions permettaient aux artistes underground de montrer leurs œuvres à un public restreint, sans passer par la censure soviétique. Certaines réunissaient quelques dizaines de personnes, d'autres plusieurs centaines, sur invitation stricte.
L'art underground soviétique a survécu grâce à plusieurs stratégies : les expositions en appartements privés (aptart), les échanges via le samizdat (publications clandestines), les voyages d'artistes étrangers qui emportaient des œuvres vers l'Occident, et un réseau de collectionneurs courageux. Certains artistes comme Kabakov ont pu émigrer et diffuser leur travail depuis l'étranger. La solidarité du milieu était la principale protection.

