Piotr Versilov est l'une des figures les plus énigmatiques de l'artivisme russe. Co-fondateur du collectif Voina, compagnon de Nadya Tolokonnikova des Pussy Riot, il a payé son engagement au prix fort : un empoisonnement présumé qui a failli lui coûter la vie en 2018.
Les origines
Piotr Versilov naît en 1987 à Moscou, dans une Russie en pleine mutation. Fils d’une famille intellectuelle, il grandit dans le tumulte des années 1990, témoin de l’effondrement de l’Union soviétique et du chaos économique qui s’ensuit. Très tôt, il développe un esprit critique aiguisé et un intérêt prononcé pour les formes radicales d’expression artistique.
Détenteur de la double nationalité russe et canadienne, Versilov dispose d’un atout rare parmi les activistes russes : la possibilité de circuler librement entre l’Est et l’Ouest. Cette double identité façonne sa vision du monde et lui permet d’observer le régime de Poutine avec un recul que peu de ses contemporains possèdent.
Étudiant brillant, il s’intéresse à la philosophie, à l’histoire de l’art et aux mouvements contestataires du XXe siècle. Les situationnistes français, le mouvement Fluxus et les actionnistes viennois deviennent ses références intellectuelles. Mais c’est dans les rues de Moscou, et non dans les salles de cours, qu’il choisit de mettre ses idées en pratique. Comme le montre bien l’analyse de la culture numérique russe, l’internet naissant joue un rôle crucial dans la diffusion des premières actions de cette nouvelle génération d’activistes.
“L’art qui ne dérange pas n’est pas de l’art. C’est de la décoration. Nous, nous voulions secouer les fondations mêmes du pouvoir.” — Piotr Versilov
Voina, l’art comme guérilla
En 2007, Piotr Versilov co-fonde le collectif Voina (qui signifie “Guerre” en russe) aux côtés d’Oleg Vorotnikov et de Natalia Sokol. Ce groupe d’art radical va redéfinir les frontières entre activisme politique et performance artistique dans la Russie de Poutine.
Voina se distingue par des actions d’une audace inouïe, menées dans l’espace public sans aucune autorisation. Le collectif considère la rue comme son atelier, la ville comme sa galerie et le choc comme son médium principal. Leurs performances sont filmées et diffusées sur internet, anticipant les stratégies virales que les Pussy Riot perfectionneront plus tard.
Parmi les actions les plus retentissantes de Voina, on compte le phallus géant peint sur le pont Liteiny à Saint-Pétersbourg en 2010. En l’espace de quelques minutes, les membres du collectif peignent un pénis de 65 mètres de haut sur le pont-levis basculant, face au siège local du FSB (les services secrets russes). Lorsque le pont se lève pour laisser passer les bateaux, l’image obscène se dresse face aux bureaux des espions. L’action, d’une ironie mordante, fait le tour du monde.
Le collectif s’illustre également par le renversement de voitures de police dans les rues de Saint-Pétersbourg, une action baptisée “Palace Revolution”. Ces gestes, à la fois symboliques et concrets, visent à démontrer la vulnérabilité d’un pouvoir qui se veut tout-puissant.
Versilov joue un rôle essentiel dans la logistique et la stratégie médiatique du groupe. S’il n’est pas toujours le plus visible lors des performances, il est souvent celui qui organise, planifie et s’assure que les images circulent. C’est dans ce rôle d’architecte de l’ombre qu’il se révèle le plus efficace.
Dans l’orbite des Pussy Riot
C’est au sein de Voina que Piotr Versilov rencontre Nadezhda (Nadya) Tolokonnikova, une jeune étudiante en philosophie à l’énergie incandescente. Leur relation, à la fois intime et militante, va donner naissance à l’un des mouvements contestataires les plus importants du XXIe siècle. Ensemble, ils ont une fille, Gera, née en 2008.
Lorsque Nadya et d’autres membres quittent Voina pour fonder les Pussy Riot en 2011, Versilov reste dans l’ombre mais demeure un soutien indéfectible. Il contribue à la stratégie de communication du collectif, aide à organiser les performances et utilise ses contacts internationaux pour amplifier la portée de leurs actions.
Le moment de vérité survient le 21 février 2012, lorsque les Pussy Riot réalisent leur fameuse “Prière Punk” dans la Cathédrale du Christ-Sauveur à Moscou. L’arrestation de Nadya Tolokonnikova, Maria Alekhina et Yekaterina Samutsevich plonge Versilov dans un combat qu’il n’avait pas anticipé : celui de la défense juridique et médiatique de la femme qu’il aime.
Pendant les deux années d’emprisonnement de Nadya dans un camp de travail, Versilov devient son principal relais avec le monde extérieur. Il transmet ses lettres aux médias, organise des campagnes de soutien internationales et maintient la pression sur les autorités russes. Son rôle est crucial mais volontairement discret : il comprend que la force du mouvement réside dans la visibilité des femmes qui le composent, et non dans celle de leurs compagnons masculins.
L’invasion du terrain
Le 15 juillet 2018, le monde entier a les yeux rivés sur le stade Loujniki de Moscou pour la finale de la Coupe du Monde entre la France et la Croatie. Vladimir Poutine, assis dans la tribune d’honneur aux côtés d’Emmanuel Macron et de la présidente croate Kolinda Grabar-Kitarovic, savoure ce qui devait être son triomphe diplomatique.
À la 52e minute de jeu, quatre personnes en uniformes de police surgissent sur la pelouse. Parmi elles, Piotr Versilov. Devant un milliard de téléspectateurs, ils courent sur le terrain avant d’être plaqués au sol par la sécurité. L’action, revendiquée par les Pussy Riot, est accompagnée d’un manifeste en six points dénonçant les violences policières en Russie et réclamant la libération des prisonniers politiques.
Le message est clair : même lors du plus grand événement sportif mondial, même sous le regard bienveillant de Poutine, la résistance refuse de se taire. L’image de ces faux policiers interrompant la finale fait le tour de la planète en quelques secondes, éclipsant momentanément le spectacle sportif.
Les participants sont condamnés à 15 jours de prison et interdits de stade pendant trois ans. Mais le coup médiatique est réussi : l’action rappelle au monde que la Russie de Poutine, derrière la vitrine scintillante du Mondial, reste un État autoritaire qui réprime toute forme de dissidence.
L’empoisonnement
Quelques semaines après l’invasion du terrain, le 25 septembre 2018, Piotr Versilov est hospitalisé en urgence à Moscou. Il perd progressivement la vue, l’ouïe et la capacité de parler. Ses proches, alertés par la dégradation fulgurante de son état, soupçonnent immédiatement un empoisonnement.
Grâce à sa nationalité canadienne et à la mobilisation de réseaux internationaux, Versilov est évacué d’urgence vers l’hôpital de la Charité à Berlin, le même établissement qui accueillera plus tard Alexeï Navalny dans des circonstances similaires. Les médecins allemands confirment que son état est compatible avec un empoisonnement, sans pouvoir identifier la substance utilisée avec certitude.
Fondation de Voina
Piotr Versilov co-fonde le collectif d'art radical Voina à Moscou avec Oleg Vorotnikov et Natalia Sokol.
Naissance de Gera
Naissance de sa fille avec Nadya Tolokonnikova, au cœur de l'effervescence militante du collectif Voina.
Le phallus du pont Liteiny
Voina peint un pénis géant sur le pont-levis face au siège du FSB à Saint-Pétersbourg. L'action remporte le prix Innovation.
Arrestation des Pussy Riot
Nadya est arrêtée après la Prière Punk. Versilov devient le relais médiatique principal du mouvement.
Invasion de la finale du Mondial
Versilov et trois autres activistes envahissent la pelouse en uniforme de police devant un milliard de téléspectateurs.
Empoisonnement présumé
Versilov est hospitalisé en urgence à Moscou puis évacué vers Berlin. Les médecins confirment des signes d'empoisonnement.
L’affaire Versilov s’inscrit dans une longue série d’empoisonnements présumés attribués aux services secrets russes. En mars 2018, l’ex-espion Sergueï Skripal et sa fille avaient été empoisonnés au Novitchok en Angleterre. En août 2020, c’est Alexeï Navalny qui sera victime du même agent neurotoxique. À chaque fois, le même schéma se répète : une cible gênante pour le Kremlin, un empoisonnement mystérieux, un démenti catégorique des autorités russes.
Versilov survit, mais l’épisode laisse des séquelles durables. Au-delà des conséquences physiques, l’empoisonnement confirme que son activisme a touché un nerf sensible du pouvoir russe. L’homme de l’ombre est devenu, malgré lui, une cible visible.
Après sa convalescence, Versilov continue son engagement depuis l’étranger, multipliant les prises de parole et les actions médiatiques. Son parcours illustre le prix que la Russie de Poutine fait payer à ceux qui osent la défier : la prison, l’exil ou le poison. Mais il illustre aussi la résilience extraordinaire de ceux qui, génération après génération, refusent de se soumettre.
L'artivisme ne meurt jamais
De Voina aux Pussy Riot, de la guérilla urbaine à l'empoisonnement, l'histoire de Piotr Versilov incarne la trajectoire de tout un mouvement : celui d'artistes russes qui ont choisi de transformer leur art en arme de résistance. Leur combat continue, en exil comme sur le terrain.
Découvrir l'artivisme russeQuestions fréquentes
Piotr Versilov est un activiste russe né en 1987, co-fondateur du collectif d'art radical Voina et compagnon de Nadya Tolokonnikova, membre des Pussy Riot. Détenteur de la double nationalité russe et canadienne, il est connu pour ses actions provocatrices contre le régime de Poutine.
En septembre 2018, Piotr Versilov a été hospitalisé en urgence après un empoisonnement présumé, quelques semaines après avoir envahi le terrain lors de la finale de la Coupe du Monde. Il a été évacué vers Berlin pour être soigné. Les circonstances rappellent d'autres empoisonnements attribués aux services secrets russes.
Piotr Versilov a co-fondé le collectif Voina (Guerre) en 2007 avec Oleg Vorotnikov et Natalia Sokol. Ce groupe d'art radical est considéré comme le précurseur direct des Pussy Riot, pratiquant des performances provocatrices dans l'espace public pour dénoncer le régime politique russe.


