Le pavillon russe de la Biennale de Venise 2026 a rouvert à des invités du 6 au 8 mai avant d'être fermé au public jusqu'au 22 novembre. Entre-temps, le jury a démissionné le 30 avril, l'Union européenne a retiré 2 millions d'euros de subvention et Pussy Riot a bloqué l'entrée du pavillon le 6 mai. Chronologie sourcée et enjeux : qui parle au nom de l'art russe quand ses artistes sont en exil ?

Pendant trois jours de mai 2026, le pavillon russe des Giardini de Venise a été ouvert à des invités, puis fermé au public jusqu’à la fin de la Biennale. Entre-temps, un jury avait démissionné en bloc, l’Union européenne avait retiré 2 millions d’euros de subvention et des militantes de Pussy Riot, cagoules roses sur la tête, avaient bloqué l’entrée dans la fumée colorée. Cet épisode résume à lui seul la question que pose l’art russe depuis 2022 : peut-on séparer la scène culturelle d’un État en guerre de l’État lui-même, et qui parle au nom de l’art russe quand ses meilleurs artistes sont en exil ?

Un pavillon qui appartient à la Russie

Pour comprendre la polémique, il faut d’abord comprendre un détail juridique que les défenseurs comme les adversaires du retour russe ont répété : à Venise, la Russie est propriétaire de son pavillon. Le bâtiment néo-russe des Giardini, dessiné par l’architecte Alexeï Chtchoussev, a été construit à partir de 1913 et a accueilli sa première exposition en 1914. Comme d’autres États, la Russie dispose ainsi d’un bâtiment à elle sur le site de la Biennale, et il lui suffit d’informer l’organisation de son intention de l’utiliser.

Cette particularité explique la position de la direction de la Biennale. Son président, Pietrangelo Buttafuoco, a fait valoir que l’institution ne peut pas interdire la participation d’un pays reconnu. Autrement dit, le débat ne portait pas sur une invitation que la Biennale aurait pu retirer, mais sur l’usage d’un lieu que Moscou possède. Les opposants au retour répondaient que la Biennale reste libre de ses choix symboliques, et que laisser les murs russes s’ouvrir au moment même où des villes ukrainiennes sont bombardées revenait à normaliser l’État agresseur.

2022 : le pavillon qui s’est vidé de lui-même

L’histoire récente commence en février 2022. Le 27 février, trois jours après le début de l’invasion à grande échelle de l’Ukraine, le commissaire lituanien Raimundas Malašauskas et les artistes Kirill Savchenkov et Alexandra Soukhareva annoncent qu’ils renoncent au projet qu’ils devaient présenter à Venise. Ils jugent la guerre insupportable sur le plan politique et émotionnel. La veille, le Garage Museum of Contemporary Art de Moscou avait annoncé suspendre ses expositions. Le pavillon russe reste donc fermé pendant toute l’édition 2022, du 23 avril au 27 novembre.

Ce retrait n’a pas été imposé : il est venu des artistes eux-mêmes, et c’est ce qui lui donne sa portée. Il rappelle que la plupart des créateurs russes qui avaient une carrière internationale ont choisi, dès les premiers jours, de se désolidariser de leur État. Notre panorama des musées et institutions face à la guerre détaille comment cette rupture a traversé les institutions, des galeries privées aux grands musées publics.

Façade néoclassique d'un pavillon aux portes closes, avec des écrans vidéo installés derrière les fenêtres
Un pavillon aux portes closes dont les fenêtres diffusent des écrans : la solution de compromis retenue après les trois jours de préouverture.

En 2024, pour la 60e Biennale, la Russie a prêté son pavillon à la Bolivie, qui y a installé sa propre exposition. Moscou n’a pas fourni d’explication détaillée. Ce prêt a eu une conséquence indirecte : il a montré que le bâtiment pouvait vivre sans exposition russe, et que sa situation juridique était un sujet de négociation permanent.

Mars 2026 : l’annonce d’un retour

Au début de mars 2026, la presse spécialisée annonce que la Russie compte rouvrir son pavillon pour la 61e Biennale, qui se tient du 9 mai au 22 novembre 2026 sous le titre In Minor Keys, la direction artistique ayant été confiée à Koyo Kouoh. Le projet russe s’intitule L’arbre est enraciné dans le ciel (The Tree is Rooted in the Sky) : une exposition associant plus de cinquante artistes, musiciens, poètes et philosophes, sélectionnés par l’État russe. Mikhaïl Chvydkoï, représentant du Kremlin pour la coopération culturelle internationale, affirme que la Russie « n’a jamais quitté » la Biennale, ce qui revient à nier l’idée même d’un retour.

Les réactions ne tardent pas. Le ministre italien de la Culture, Alessandro Giuli, désapprouve la décision et annonce qu’il boycottera les journées d’ouverture. La Commission européenne, qui soutenait financièrement la Biennale, menace de couper ses crédits ; fin avril, elle retire 2 millions d’euros de subvention. Le président de la Biennale maintient la décision au nom de l’indépendance de l’institution.

Pour les artistes russes exilés, la scène est ambiguë. Ils se retrouvent à défendre l’idée qu’un art russe existe hors de l’État russe, alors que la plus grande vitrine de l’art contemporain mondial s’apprête à ouvrir ses portes à une sélection voulue par le Kremlin. Nous avions déjà abordé ce déchirement dans notre entretien avec une curatrice en exil sur la censure et les musées, où la question des institutions hors de Russie occupe une place centrale.

Chronologie de la crise

Date Fait Source ou précision
27 févr. 2022 Retrait du commissaire et des deux artistes du pavillon russe Presse spécialisée, février 2022
23 avr.-27 nov. 2022 Biennale sans exposition russe Pavillon fermé
2024 Pavillon russe prêté à la Bolivie 60e Biennale
Début mars 2026 Annonce du retour russe pour la 61e Biennale Apollo Magazine, 8 mars 2026
22 avr. 2026 Le jury annonce qu’il ne primera pas les pays dont les dirigeants sont visés par la CPI Cité aussi pour la Russie et Israël
30 avr. 2026 Démission collective des cinq membres du jury Neuf jours avant l’ouverture
6-8 mai 2026 Pavillon russe accessible aux invités, protestation de Pussy Riot le 6 Presse et AP
9 mai 2026 Ouverture officielle, pavillon russe fermé au public Jusqu’au 22 novembre
22 nov. 2026 Clôture, prix attribués par le vote du public Remplace le jury

Le jury démissionne, le Kremlin gagne du temps

Le 22 avril 2026, le jury de la Biennale annonce qu’il n’attribuera pas de prix aux pavillons de pays dont les dirigeants font l’objet d’un mandat de la Cour pénale internationale, ce qui vise notamment la Russie et Israël. Huit jours plus tard, le 30 avril, les cinq membres du jury démissionnent ensemble : Solange Farkas, qui le présidait, Zoe Butt, Elvira Dyangani Ose, Marta Kuzma et Giovanna Zapperi. La Biennale ne donne aucune explication à ce départ. Le lien avec la controverse est évident, même si le texte officiel ne le dit pas.

La Biennale reporte alors la remise des prix du 9 mai au 22 novembre, jour de clôture, et décide que les visiteurs choisiront eux-mêmes les lauréats par un vote anonyme, dans deux catégories : meilleur participant de l’exposition principale et meilleure participation nationale. Des dizaines d’artistes annoncent leur retrait de la compétition par solidarité avec le jury. Laurie Anderson, Alfredo Jaar et Zoe Leonard figurent parmi les signataires, et plusieurs pavillons, dont ceux de la France, de l’Équateur et des Émirats arabes unis, s’associent à cette démarche.

La Russie, elle, profite de cette confusion. Son pavillon est géré par la société Smart Art, fondée par Katerina Vinokourova et Anastasia Karneeva, et son projet repose sur la musique et la performance. Selon la presse, des courriels révélés avant l’ouverture montrent que le plan prévoyait d’ouvrir le pavillon uniquement pour le vernissage, puis de le fermer au public. L’explication la plus souvent avancée est que les sanctions européennes limitent le soutien financier et la collaboration avec des entités publiques russes : mieux valait une exposition réservée aux invités qu’un pavillon ouvert pendant six mois.

Long table de jury aux chaises vides, cartons de noms vierges et feuilles blanches, dans un hall d'exposition lumineux
La table d'un jury qui n'existe plus : après la démission des cinq membres, les prix seront décernés par le vote du public.

6 mai 2026 : Pussy Riot devant le pavillon

Le 6 mai, jour de l’ouverture du pavillon aux invités, un groupe composé de membres de Pussy Riot et de militantes ukrainiennes de FEMEN se rassemble devant l’entrée. Elles portent des cagoules roses, déclenchent des fumigènes rose, bleu et jaune, et scandent notamment « Blood is Russia’s art » (« Le sang est l’art de la Russie ») ainsi que « No Putin in Venice ». La police italienne les empêche d’entrer. L’entrée reste bloquée pendant près d’une demi-heure, puis l’action se termine sans heurt ni arrestation.

Nadejda Tolokonnikova, fondatrice du groupe, a déclaré que le retour de la Russie à la Biennale était un symbole du « soft power » du Kremlin et que seul l’art dissident devrait représenter la Russie. Le propos est un manifeste en une phrase : il oppose à la sélection d’État l’idée que la légitimité d’un art national se mesure à sa liberté, pas à sa nationalité. Les sources divergent légèrement sur le détail du jour (mercredi 6 mai pour la majorité, jeudi selon une agence) et sur le nombre de manifestantes, autour d’une cinquantaine : ce sont les chiffres sur lesquels la plupart des comptes rendus se rejoignent.

Cette action prolonge le répertoire que le groupe a forgé depuis la Prière punk de 2012, détaillé dans notre portrait de Nadya Tolokonnikova. Même cagoule, même logique d’occupation brève d’un espace symbolique, même usage de la caméra comme prolongement de l’œuvre. Ce qui change, c’est l’adversaire : non plus une cathédrale, mais une institution culturelle internationale accusée de servir de vitrine.

Les arguments en présence

Le débat a mis en scène deux conceptions de la culture. Les voici, sans les caricaturer :

  • Pour la présence russe : une biennale universelle ne doit pas expulser un pays pour des raisons politiques ; la Russie est propriétaire du bâtiment ; l’exclusion d’une scène nationale pénalise aussi les artistes qui n’ont rien choisi ; la Biennale accueille depuis toujours des États dont la politique est contestée.
  • Contre la présence russe : le projet est sélectionné par l’État, pas par la scène indépendante ; il intervient pendant une guerre ; il sert la diplomatie d’influence ; ses soutiens financiers sont soumis à des sanctions ; les artistes indépendants, eux, n’ont pas accès à cette scène.

Un point mérite d’être souligné : chacun de ces arguments est aussi invoqué dans les polémiques qui entourent d’autres pavillons de l’édition 2026, notamment celui d’Israël. Les manifestations de la semaine suivante à Venise ont d’ailleurs visé l’Israël de la guerre de Gaza, et des pavillons comme ceux du Japon, de la Finlande et du Royaume-Uni se sont fermés quelques heures par solidarité avec les manifestants. Mettre la Russie à part ou la traiter comme tout le monde : la crise de Venise est avant tout un débat sur la cohérence des critères.

Qui parle au nom de l’art russe ?

La question de fond est celle de la représentation. Une biennale nationale suppose qu’un État désigne des artistes pour parler au nom d’un pays. Or ce mécanisme suppose un minimum de confiance entre les créateurs et leur gouvernement. Quand les artistes les plus visibles ont quitté le pays, quand certains sont poursuivis pour leurs opinions, et quand l’espace public russe ne tolère plus la moindre ambiguïté sur la guerre, la sélection étatique ne représente plus qu’une partie de la scène, et pas la plus libre.

Les artistes exilés posent donc une revendication simple : que l’on distingue le pays et le régime, la culture et le pouvoir. Les institutions occidentales, elles, se heurtent à une difficulté pratique. Inviter des artistes russes indépendants suppose de les identifier, de les financer et de les protéger, trois tâches qui relèvent du travail de longue haleine de fondations, de résidences et de petits lieux plutôt que d’un grand pavillon. Notre guide sur le financement de l’art engagé en exil recense ces dispositifs, qui font le travail que la diplomatie culturelle ne fait pas.

Dernière observation : l’épisode de Venise montre que les artistes engagés et les institutions ne sont pas des adversaires naturels. Les premiers ont besoin de la visibilité que procurent les secondes ; les secondes ont besoin de la légitimité que donnent les premiers. Lorsque la Biennale a laissé sa porte ouverte à une exposition d’État, elle a pris le risque de perdre la confiance de ceux dont elle attend du sens. La démission du jury, le retrait de dizaines d’artistes de la compétition et l’action de Pussy Riot sont trois manières, très différentes, d’exprimer le même malaise.

Un pavillon fermé comme dernier mot

Depuis le 9 mai, le bâtiment est fermé au public. Des écrans installés sur les fenêtres diffusent la documentation multimédia des performances données pendant les journées d’invitation, et les visiteurs ne peuvent pas entrer. Cette solution a l’élégance d’un compromis ambigu : la Russie a « participé », la Biennale a « ouvert », et personne n’a vraiment montré ni regardé grand-chose.

Pour les artistes, la leçon est dure. Ceux qui travaillent encore en Russie ne peuvent pas parler librement ; ceux qui vivent à l’étranger ne disposent d’aucun pavillon. Le champ qu’ouvre cette situation est celui des expositions de la diaspora, que nous suivons à travers nos pages sur les artistes russes en exil. C’est dans les galeries de Berlin, de Tbilissi ou de Paris, plus que dans les Giardini, que se joue désormais ce qu’on appellera dans vingt ans l’art russe de cette période.

Nous n’avons pas pu vérifier tous les détails de cette séquence récente par des sources primaires : certaines dates varient d’un compte rendu à l’autre, et plusieurs éléments (courriels révélés, rôle exact de la Commission européenne) sont rapportés par la presse sans confirmation officielle publique. Cet article s’en tient aux faits sur lesquels plusieurs médias concordent, et il sera mis à jour lorsque les résultats du vote du public, attendus le 22 novembre 2026, seront connus.