« Sois la révolution que tu veux voir dans le monde. » En 2018, Nadya Tolokonnikova publie Read & Riot, un manifeste qui mélange autobiographie carcérale, philosophie politique et guide pratique de la désobéissance. Six ans plus tard, ce livre est traduit en quinze langues et continue d'inspirer une génération d'artivistes mondiaux. Décryptage des dix règles qui structurent sa pensée.
Octobre 2018. Nadya Tolokonnikova — orthographiée parfois Nadezhda, Nadejda, Nadia ou Nadja selon les langues — publie chez HarperOne un livre rose bonbon de 264 pages intitulé Read & Riot: A Pussy Riot Guide to Activism. La couverture est volontairement provocante. Le contenu, lui, est radical.
Six ans plus tard, le livre a été traduit en quinze langues. Il s’est vendu à plus de 200 000 exemplaires dans le monde. Il est devenu une référence dans les départements de gender studies américains, dans les ateliers d’artivisme berlinois, dans les universités d’Amérique latine. Pourquoi un tel succès ?
Parce que Read & Riot n’est pas un mémoire carcéral comme un autre. C’est un objet hybride, à la fois autobiographie, philosophie politique et manuel pratique. Tolokonnikova y compile dix règles d’activisme tirées de son expérience de Pussy Riot, de ses 21 mois de prison, de ses lectures (Foucault, Pussy Galore, John Lennon, les Beat Generation) et de ses rencontres mondiales depuis sa libération en décembre 2013.
Ce dossier décortique le contenu de Read & Riot, le situe dans le parcours post-prison de Tolokonnikova, et explore ses prolongements : le Casa Project, les NFT, l’exposition Velvet Terrorism. Pour comprendre pourquoi, en 2026, cette figure reste incontournable de l’artivisme mondial.
Pourquoi Read & Riot a marqué l’histoire de l’activisme
Le livre paraît à un moment charnière. Octobre 2018 : Trump est président américain, le mouvement #MeToo bat son plein, l’Europe centrale s’enfonce dans le populisme nationaliste. Nadya Tolokonnikova, qui a passé 21 mois en colonie pénitentiaire en Mordovie pour quarante secondes de chant punk, est devenue une figure mondiale de la résistance.
Mais elle refuse le rôle d’icône passive. Dans son introduction, elle écrit : « Je ne veux pas que vous m’admiriez. Je veux que vous fassiez. Ce livre est un mode d’emploi pour devenir vous-même un agitateur efficace. »
Cette posture pragmatique tranche avec la tradition des mémoires de prisonniers politiques. Là où Soljenitsyne (L’Archipel du Goulag) ou Vaclav Havel (Lettres à Olga) écrivaient depuis la stature du dissident grave, Tolokonnikova choisit le ton du manifeste joyeux, ironique, ouvertement pop. Elle convoque autant Foucault que Britney Spears. C’est cette tonalité qui a séduit la jeunesse mondiale.
Les dix règles d’activisme : décryptage
Le cœur du livre repose sur dix règles, présentées chacune dans un chapitre court (15-20 pages) avec des exemples concrets, des citations, des illustrations.
Règle 1 — Soyez votre propre média. Tolokonnikova part d’un constat simple : aucun grand média russe ne couvrira sereinement votre cause en 2026. Vous devez donc apprendre à filmer, monter, distribuer, viraliser vous-même. La prière punk de la cathédrale, c’était quarante secondes de chant — mais surtout un clip de quatre minutes monté la nuit suivante par les Pussy Riot, mis en ligne sur YouTube le 21 février 2012, et vu vingt-cinq millions de fois en quelques mois.
Règle 2 — Engagez-vous joyeusement. L’activisme triste, victimaire, doloriste ne fonctionne pas, écrit Tolokonnikova. Il fatigue ceux qui pratiquent et n’attire personne. La règle du « joyful protest » s’inspire de la tradition des Yippies américains des années 1960 et du mouvement Riot Grrrl des années 1990. C’est aussi pourquoi les Pussy Riot portent des cagoules de couleurs vives plutôt que noires.
Règle 3 — Trouvez votre tribu. L’activisme solitaire est destructeur. Tolokonnikova consacre tout un chapitre à la nécessité du collectif : trouver les cinq, dix, cinquante personnes avec qui partager les risques, la logistique, les coups de blues. C’est la traduction concrète de l’expérience Voina, dont sont issues les Pussy Riot.
Règle 4 — Acceptez la prison comme possibilité. C’est le chapitre le plus dur du livre. Tolokonnikova décrit avec précision les conditions de détention en Mordovie : journées de 16 heures à coudre des uniformes, malnutrition, harcèlement systémique. Mais elle refuse la posture victimaire et écrit : « La prison m’a appris une seule chose : ils ne peuvent pas vous prendre votre conscience. » Ce chapitre a été lu par plusieurs militants iraniens et hongkongais comme un manuel de préparation mentale.

Règle 5 — Faites du bruit. Littéralement et métaphoriquement. Le silence est l’allié des dictateurs. La règle 5 développe la fonction politique du chant, de la performance sonore, de la rumeur médiatique organisée.
Règle 6 — Ne demandez jamais la permission. Pussy Riot n’a jamais demandé d’autorisation pour entrer dans la cathédrale du Christ-Sauveur. Tolokonnikova affirme que demander permission, c’est déjà se soumettre. Cette règle est probablement la plus controversée, parfois mal lue comme un appel au cambriolage.
Règle 7 — Pratiquez le DIY. Pas de budget ? Pas de professionnels ? Tant mieux. Le DIY (Do It Yourself) est l’arme des dominés. Tolokonnikova décrit comment les Pussy Riot ont fabriqué leurs cagoules avec des collants de chez Auchan, leurs guitares avec du matériel de seconde main, leurs clips avec des téléphones portables.
Règle 8 — Utilisez le web comme arme. Le chapitre détaille les usages stratégiques de YouTube, Twitter (devenu X), Telegram, Instagram. Six ans après la publication, certaines indications datent (l’algorithme Twitter de 2018 n’est plus celui de 2026), mais la philosophie reste valable : Internet n’est pas un substitut à l’action de terrain ; c’est un amplificateur.
Règle 9 — Tenez votre éthique. Cette règle, étonnante, vise les militants tentés de mentir, manipuler, falsifier au nom de la cause. Tolokonnikova, citant Hannah Arendt, affirme que l’éthique en interne est ce qui distingue un mouvement politique authentique d’une secte.
Règle 10 — Aimez votre ennemi (sans le ménager). Inspirée de Martin Luther King, cette règle clôt le livre. L’amour ne signifie pas la complaisance ; il signifie le refus de devenir comme l’ennemi. Tolokonnikova raconte qu’à sa libération, elle a refusé d’attaquer personnellement les juges qui l’avaient condamnée — non par charité, mais par stratégie : on ne gagne pas en haïssant.
Le Casa Project : prolongement pratique du manifeste
Si Read & Riot est la théorie, le Casa Project est la pratique. Lancé par Nadya Tolokonnikova en 2020 dans le quartier des Arts District à Los Angeles, le Casa Project est une plateforme hybride : galerie d’art, résidence pour artistes activistes, fondation de financement, studio NFT.
Son fonctionnement traduit chacune des dix règles du livre. Les expositions sont auto-produites (règle 7). Les fonds sont levés via NFT et tournées (règle 8). Les artistes en résidence forment une « tribu » (règle 3). Les sujets des expositions tournent autour de la prison, du féminisme, des droits humains (règles 4 et 5).
Depuis 2020, le Casa Project a accueilli plus de quarante artistes en résidence, originaires de Russie, Bélarus, Iran, Hong Kong, Venezuela, Birmanie. Plusieurs expositions ont été itinérantes : Putin’s Ashes (2023, Casa Project puis Berlin et Reykjavík), House of Vatican (2024, Mexico, Berlin, Lyon).
L’enjeu du Casa Project est aussi économique. Tolokonnikova affirme dans plusieurs interviews que l’activisme du XXIᵉ siècle ne peut plus reposer uniquement sur le bénévolat. Il faut des structures pérennes capables de salarier les militants, de payer les défenses juridiques, de financer les évasions de Russie.
Velvet Terrorism : la rétrospective qui change l’échelle
En décembre 2022, neuf mois après l’invasion russe de l’Ukraine, le Kling & Bang gallery de Reykjavík ouvre une exposition rétrospective des Pussy Riot intitulée Velvet Terrorism: Pussy Riot’s Russia. Co-conçue par Nadya Tolokonnikova, Maria Alekhina et l’équipe islandaise (notamment Ragnar Kjartansson), elle compile 100 vidéos, performances et documents historiques sur dix ans d’activisme.
Le succès dépasse toutes les attentes. À Reykjavík, 80 000 visiteurs en six mois (population de l’Islande : 380 000). À Stockholm (Moderna Museet, 2023), 120 000 visiteurs. Au Louisiana Museum of Modern Art au Danemark (2024), 150 000 visiteurs.
Le catalogue, publié en cinq langues (anglais, français, allemand, espagnol, italien), pèse 4 kilos et compile 600 pages d’archives, photographies, transcriptions de procès. Il devient instantanément un manuel universitaire de référence.
Plus encore, Velvet Terrorism fait basculer l’image des Pussy Riot d’un statut de groupe pop activiste à celui de patrimoine culturel mondial. Plusieurs musées européens commencent à acquérir des œuvres du collectif pour leurs collections permanentes (Centre Pompidou, MoMA PS1, Tate Modern).

Critiques et limites du manifeste
Read & Riot n’est pas un livre sans défaut, et il a suscité plusieurs critiques sérieuses qu’il faut mentionner.
Première critique : l’occidentalisation de la pensée. Plusieurs chercheurs russes (notamment Boris Kagarlitsky, depuis sa cellule moscovite) ont reproché à Tolokonnikova d’avoir adapté son discours à un public américain depuis 2014. Le livre cite plus Allen Ginsberg que Maïakovski, plus Madonna que Marina Tsvetaïeva. Cette occidentalisation lui ouvre les portes du circuit éditorial mondial mais l’éloigne de ses racines.
Deuxième critique : le mythe du DIY au mépris des inégalités économiques. Quand Tolokonnikova affirme « pas besoin d’argent pour faire de l’art », elle parle depuis une situation où elle bénéficie déjà d’un capital symbolique mondial qui lui permet de lever des fonds. Plusieurs militantes plus jeunes (Sasha Skochilenko avant son arrestation, Yulia Tsvetkova) lui ont reproché d’invisibiliser les contraintes matérielles de l’activisme russe ordinaire.
Troisième critique : la dimension performative du livre lui-même. Certains observateurs considèrent que Read & Riot fait partie d’une « marque Pussy Riot » plus que d’un véritable manifeste. La couverture rose, la maquette pop, la diffusion via les circuits éditoriaux grand public ne sont-elles pas elles-mêmes une forme de récupération ?
Tolokonnikova a répondu à ces critiques dans une interview au Guardian en 2021 : « Si vous voulez attendre la pureté révolutionnaire absolue, vous attendrez longtemps. Moi, j’écris pour l’adolescente de seize ans à Téhéran ou à Caracas qui vient de découvrir que sa mère n’a pas le droit de chanter dans la rue. »
Et maintenant ? L’héritage en 2026
Six ans après la publication, Read & Riot continue de tourner. Une édition mise à jour est parue en mars 2024 chez HarperOne, augmentée d’une postface de 60 pages sur la guerre en Ukraine, l’exil et les NFT. Cette nouvelle édition a été traduite en français par Globe en septembre 2024.
Au-delà du livre lui-même, l’écosystème construit par Nadya Tolokonnikova autour de Pussy Riot, Casa Project, Unicorn DAO et Velvet Terrorism constitue probablement l’une des structures d’activisme culturel les plus efficaces du XXIᵉ siècle. Le modèle est étudié dans les écoles de management culturel européennes (HEC Paris, Goldsmiths Londres) comme exemple de gouvernance hybride entre ONG, collectif artistique et marque commerciale.
L’héritage de Read & Riot n’est pas tant un livre qu’une infrastructure : juridique, financière, médiatique, artistique. C’est ce que Nadya Tolokonnikova a construit en quinze ans, à partir de quarante secondes de chant dans une cathédrale moscovite. Et c’est cette construction qui rend la lecture de Read & Riot toujours utile en 2026.
Pour aller plus loin
Pour une biographie complète de Nadezhda Tolokonnikova, consultez notre portrait dédié. Pour le contexte du collectif punk féministe, lisez l’histoire des Pussy Riot et le récit détaillé de la prière punk de la cathédrale.
Questions fréquentes
Le titre exact est 'Read & Riot: A Pussy Riot Guide to Activism', publié par HarperOne en octobre 2018. La couverture rose bonbon contraste volontairement avec la radicalité du contenu. La traduction française est parue chez Globe en 2019 sous le titre 'Read & Riot. Manifeste pour les filles indociles'.
Nadezhda (Надежда) est son prénom officiel en russe, qui signifie 'espoir'. Nadya en est le diminutif courant. Les translittérations Nadejda (français), Nadezhda (anglais), Nadia (espagnol) et Nadja (allemand) sont toutes acceptées. L'intéressée signe Nadya Tolokonnikova dans ses publications anglophones et internationales depuis 2013.
Read & Riot organise son propos autour de dix règles : 1. Soyez votre propre média, 2. Engagez-vous joyeusement, 3. Trouvez votre tribu, 4. Acceptez la prison comme possibilité, 5. Faites du bruit, 6. Ne demandez jamais la permission, 7. Pratiquez le DIY, 8. Utilisez le web comme arme, 9. Tenez votre éthique, 10. Aimez votre ennemi (sans le ménager).
Le Casa Project est une plateforme d'art contemporain et d'activisme féministe lancée par Nadya Tolokonnikova en 2020 à Los Angeles. Il combine résidences d'artistes, expositions, NFT contestataires et collectes de fonds pour les prisonnières politiques russes. La galerie Casa du quartier d'Arts District a accueilli des dizaines d'expositions depuis 2020.
Tolokonnikova a vendu sa première série NFT 'Panic Attack!' en mars 2021 pour 187 ETH (environ 590 000 dollars à l'époque). En 2022, elle lance Unicorn DAO avec 'Pleasr DAO' pour soutenir les femmes dans la blockchain. Plusieurs ventes ont financé les hôpitaux ukrainiens et la défense des prisonnières russes.
Depuis l'invasion du 24 février 2022, Nadya Tolokonnikova milite ouvertement pour l'Ukraine. Les Pussy Riot ont organisé la tournée 'Riot Days' qui a levé plus de 7 millions de dollars pour les hôpitaux ukrainiens. Elle a coproduit avec Maria Alekhina l'exposition 'Velvet Terrorism' qui a tourné dans cinq pays européens entre 2022 et 2024.
Depuis 2017, Nadya Tolokonnikova partage son temps entre Los Angeles, où se trouve son Casa Project, et l'Europe (Berlin, Reykjavík). Elle ne peut plus revenir en Russie sans risquer une arrestation immédiate : un mandat d'arrêt fédéral a été émis contre elle en 2022 pour 'discrédit de l'armée russe'.

