Marat Guelman est l'homme qui a rendu possible l'art contemporain russe tel qu'on le connaît. Sa galerie à Moscou a lancé Oleg Kulik, exposé les premières œuvres du Sots Art, transformé une usine désaffectée en centre d'art avec Winzavod. Mais ce galeriste a aussi joué un rôle politique trouble — proche du Kremlin avant de rompre. Portrait d'un homme contradictoire, au cœur des tensions entre art et pouvoir en Russie.

Dans l’histoire de l’art russe contemporain, il y a des artistes — et il y a ceux qui les rendent possibles. Marat Guelman appartient à la seconde catégorie. Sans lui, sans sa galerie fondée à Moscou en 1990, sans son instinct pour dénicher les provocateurs et les transformer en figures internationales, le paysage de l’art contemporain russe serait radicalement différent.

C’est lui qui a exposé les premières performances d’Oleg Kulik quand personne n’osait. C’est lui qui a transformé une usine désaffectée de Moscou en centre culturel. C’est lui qui a navigué entre le monde de l’art et les cercles du pouvoir politique avec une dextérité qui lui a valu autant d’admirateurs que de critiques.

Qui est Marat Guelman ?

Marat Guelman est né en 1960 à Moscou dans une famille intellectuelle. Son père, Alexandre Guelman, est l’un des dramaturges soviétiques les plus importants des années 1970-1980 — un homme qui a navigué entre les exigences du réalisme socialiste officiel et une vision théâtrale plus libre, plus critique.

Cette double formation — la culture soviétique et ses contraintes, les marges qui lui résistent — va marquer Marat Guelman toute sa vie. Il n’est pas un rebelle pur, un artiviste de la première heure. Il est quelqu’un de plus ambigu, de plus pragmatique : un homme qui croit que le pouvoir et l’art peuvent parfois coexister, voire se servir mutuellement — et qui va tester cette hypothèse jusqu’à ses limites.

La Galerie Guelman : berceau de l’art politique russe

En 1990, alors que l’URSS se défait, Marat Guelman ouvre la Galerie Guelman à Moscou. C’est l’une des premières galeries d’art privées de la Russie post-soviétique, et de loin l’une des plus ambitieuses.

Guelman ne veut pas exposer des aquarelles de Pétersbourg ou des portraits d’intellectuels. Il veut l’art contemporain le plus radical, le plus dérangeant, le plus politique. Il cherche des artistes qui font quelque chose de neuf — et il les trouve.

Le premier grand choc, c’est Oleg Kulik. En 1994, Guelman présente la performance “Mad Dog” : Kulik se déshabille, monte la garde à quatre pattes devant la galerie, attaque les passants à coups de dents. La police est appelée. Les médias se déchaînent. La Galerie Guelman est propulsée sur la scène internationale.

Cette performance n’est pas qu’un scandale. C’est une critique métaphore de la brutalité du capitalisme post-soviétique — un monde où les anciens repères ont disparu et où la survie animale est devenue la seule loi. Guelman l’a compris, l’a soutenu, l’a exposé. Sans ce soutien, Kulik serait peut-être resté un provocateur marginal.

Les artistes qu’il a lancés : Kulik, Voina, Blue Noses

La liste des artistes que Guelman a exposés, financés ou soutenus dans leur début de carrière est impressionnante. Elle constitue un panorama de l’art contemporain russe des années 1990-2000.

Marat Guelman dans sa galerie
Marat Guelman : l'homme qui a bâti l'infrastructure de l'art contemporain russe

Les Blue Noses (Siniïe Nosy), duo d’artistes sibériens qui mêlent humour absurde et critique politique dans des vidéos et des installations, ont été présentés à Paris et à New York grâce à Guelman. Leurs œuvres utilisent les clichés russes — vodka, ours, kalachnikov — pour les détourner avec une ironie devastatrice.

Le collectif Voina, dans ses premières années, a bénéficié de la couverture médiatique et des connexions que la Galerie Guelman pouvait apporter. Guelman n’était pas toujours à l’aise avec les actions les plus extrêmes de Voina — mais il les regardait comme des expériences artistiques légitimes.

Cette capacité à soutenir des artistes que d’autres galeristes refusaient est ce qui définit le mieux le rôle de Guelman dans l’histoire de l’art russe : celui d’un passeur de frontières, d’un entrepreneur culturel qui a misé sur les prises de risque esthétiques et politiques quand tous les autres attendaient sagement.

Winzavod : transformer une usine en cluster culturel

En 2007, Marat Guelman réalise sa plus grande œuvre — pas une exposition, pas une performance, mais une transformation urbaine. Il reconvertit l’usine Winzavod (l’Usine à Vin) dans le quartier Presnensky de Moscou en un complexe culturel qui réunit plusieurs galeries d’art contemporain, des studios d’artistes, des espaces de performances.

Winzavod devient immédiatement le cœur battant du marché de l’art contemporain russe. Les vernissages y attirent des collectionneurs russes et étrangers, des artistes du monde entier, des journalistes, des diplomates. Pour la première fois, Moscou a un équivalent aux clusters culturels qui existent à Berlin, New York ou Londres.

Ce projet illustre une autre dimension de Guelman : sa capacité à penser à grande échelle, à mobiliser des financements importants, à transformer des espaces industriels en infrastructures culturelles. C’est une forme d’artivisme différente — moins spectaculaire que les performances de Kulik ou de Voina, mais peut-être plus durable.

L’intimité dangereuse avec le pouvoir : Sourkov et la politique

Ce qui rend Marat Guelman complexe et controversé, c’est son rôle politique. Dans les années 1990, il est consultant en communication pour les campagnes électorales — notamment pour la réélection d’Eltsine en 1996. Et dans les premières années de l’ère Poutine, il est proche de Vladislav Sourkov, le spin doctor du Kremlin qui supervise la “démocratie souveraine” russe.

Cette proximité avec le pouvoir lui permet de protéger sa galerie et d’obtenir des financements pour des projets culturels. Mais elle lui vaut des critiques acerbes dans les milieux artistiques et intellectuels : peut-on être le galeriste des artistes les plus subversifs de Russie tout en consultant pour le régime ?

Guelman a toujours rejeté cette contradiction comme fausse. Son argument : en Russie, soit on est complètement en dehors du système — et on est impuissant — soit on y participe partiellement pour en tirer des marges de manœuvre. Il a choisi la seconde voie. On peut le critiquer, mais difficilement l’ignorer.

Intérieur d'une galerie d'art contemporain russe blanche et minimaliste
L'esthétique de la Galerie Guelman : un espace blanc qui accueillait les provocations les plus extrêmes

La rupture : quand Poutine a muselé les arts

La rupture commence progressivement au tournant des années 2010. Les restrictions culturelles s’intensifient. La loi sur les “agents étrangers” est adoptée en 2012. Et le procès des Pussy Riot, cette même année, cristallise tout.

Guelman prend publiquement la défense de Pussy Riot. Pas seulement en signant une pétition — en déclarant que leur performance dans la cathédrale du Christ-Sauveur est un acte artistique légitime qui ne mérite pas la prison. Dans le contexte russe de 2012, c’est une prise de risque considérable pour un homme qui a cultivé des relations avec le pouvoir.

Cette prise de position accélère sa marginalisation dans les milieux officiels russes. En 2014, après l’annexion de la Crimée — une ligne rouge pour Guelman, qui a des racines ukrainiennes — il quitte la Russie.

L’exil au Monténégro et le projet Peresvet

Depuis 2014, Marat Guelman vit principalement au Monténégro, dans la ville de Kotor. Il y a fondé Peresvet, un centre d’art et de résidence artistique qui accueille des artistes russes et de l’Europe de l’Est.

Le projet est modeste par rapport aux ambitions de Winzavod, mais délibérément ancré dans un lieu et une communauté. Peresvet propose des résidences artistiques, des expositions, des conférences. Il est aussi un espace de solidarité pour les artistes russes en exil — un point d’ancrage dans la diaspora.

Depuis cet exil, Guelman maintient une présence active sur les réseaux sociaux, commente l’actualité artistique et politique russe, soutient publiquement les artistes emprisonnés. C’est une forme d’artivisme par la parole et le soutien — différente du scandale et de la performance, mais réelle.

Ce qu’il pense de la génération Pussy Riot

La relation de Guelman avec la génération Pussy Riot est compliquée. Il les admire pour leur courage et leur impact. Mais il observe avec une certaine mélancolie comment l’artivisme russe est devenu, depuis 2012, principalement connu à l’international à travers le prisme des Pussy Riot — au détriment de toute une tradition plus ancienne et plus complexe.

“Les Pussy Riot ont tout compris à la communication contemporaine. Elles ont su faire de leur procès un spectacle mondial. Mais l’artivisme russe, c’est aussi Kabakov, Kulik, Voina — des décennies de travail que peu de gens connaissent en Occident.” — Marat Guelman, interview 2025

Cette tension entre visibilité internationale et profondeur historique est au cœur de la question que pose tout observateur de l’artivisme russe : comment transmettre la complexité d’une tradition artistique de 60 ans à un public mondial dont l’attention s’est focalisée sur quelques noms médiatiques ?

Paysage méditerranéen du Monténégro — exil et continuation
Le Monténégro : un nouveau point d'ancrage pour la culture russe en exil

Le marché de l’art russe en exil : qui achète, qui vend ?

Depuis 2022, le marché de l’art russe a connu une transformation radicale. Les artistes russes en exil ont d’un côté perdu l’accès aux collectionneurs russes (qui ne peuvent plus faire circuler des capitaux librement) et de l’autre bénéficié d’un regain d’intérêt international — une attention souvent mêlée de curiosité politique plus que d’intérêt artistique pur.

Guelman, avec son expérience du marché de l’art russe, est bien placé pour analyser cette situation. Son diagnostic est lucide : le marché de l’art russe en exil est fragile, fragmenté, dépendant d’une attention internationale qui pourrait se détourner rapidement si l’actualité change.

Sa recommandation aux artistes russes en exil : ne pas construire sa carrière uniquement sur la visibilité liée à la guerre et à l’exil. Travailler la dimension purement artistique, internationale, universelle — pour ne pas être réduit au statut de “témoins de leur époque” et être oubliés quand l’époque changera.

Pour les galeries d’art russe en France et les institutions qui soutiennent cette création, cette recommandation est aussi une invitation à s’engager dans la durée.

L’avenir de la culture russe selon Guelman

Marat Guelman refuse le pessimisme. Pour lui, la culture russe — au sens large, incluant ses composantes rebelles et contestataires — survivra au régime Poutine, comme elle a survécu à Staline.

Son argument : les répressions les plus féroces n’ont jamais réussi à tuer une culture. Elles peuvent la faire taire pendant des années, des décennies. Mais la culture russe a des racines trop profondes, une mémoire trop longue, pour être effacée par une loi ou un régime.

Ce qui lui donne de l’espoir : la génération des artistes russes qui ont entre 20 et 35 ans en 2026. Formée dans un contexte de répression croissante, exposée aux deux traditions — celle de la dissidence soviétique et celle de l’artivisme post-soviétique — cette génération porte en elle une sophistication politique et esthétique inédite.

“L’art russe que nous voyons aujourd’hui en exil, c’est le fruit d’une répression. Le jour où cette répression cessera — et elle cessera — cette énergie explosive se retournera vers la Russie. Ce sera un des moments les plus importants de l’histoire culturelle européenne du XXIe siècle.”

Pour comprendre les artistes russes en exil et leur rapport à l’identité culturelle russe, le parcours de Guelman — entre Moscou, le Monténégro et Paris — est une métaphore de toute une génération qui cherche à maintenir vivante une culture que son propre gouvernement cherche à éteindre.

Ce qu'il faut retenir

Marat Guelman est l'architecte invisible de l'art contemporain russe. Sa Galerie Guelman a lancé Oleg Kulik et les Blue Noses. Winzavod a créé l'infrastructure du marché de l'art à Moscou. Sa proximité controversée avec le pouvoir lui a valu des critiques — mais aussi la capacité de financer et protéger des artistes que personne d'autre ne voulait soutenir. Depuis son exil au Monténégro, il continue à défendre les artivistes russes et à croire en l'avenir de la culture russe après Poutine.

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