Dr. Alexei Morozov, chercheur à l'EHESS et co-fondateur de l'Observatoire de la Liberté d'Expression Numérique, décrypte les mécanismes de la censure numérique russe : filtrage DPI, blocages par Roskomnadzor, et les contre-stratégies développées par les artistes russes — des VPN aux NFT en passant par Telegram et la cryptographie.

Dr. Alexei Morozov

Chercheur en cultures numériques et liberté d'expression

CNRS / EHESS, Paris

  • Né à Moscou en 1981, en France depuis 2014
  • Co-fondateur de l'Observatoire de la Liberté d'Expression Numérique (OLEN)
  • 12 ans de recherche sur la censure internet et la dissidence numérique en Russie
  • Auteur de « Résister en ligne » (PUF, 2025)

Dr. Alexei Morozov est un chercheur établi à l’EHESS de Paris, dont le parcours académique et professionnel reflète une passion dévorante pour les questions de liberté d’expression numérique. Né à Moscou en 1981, il quitte la Russie pour la France en 2014, attiré par l’engagement intellectuel et les ressources académiques qu’offre l’Hexagone. À travers son travail, il explore les méandres de la censure numérique pratiquée en Russie, un sujet qui a pris une importance cruciale depuis l’intensification des tensions politiques et culturelles post-2022.

En tant que co-fondateur de l’Observatoire de la Liberté d’Expression Numérique (OLEN), Morozov offre un regard pénétrant sur l’artivisme numérique en Russie, une forme de résistance culturelle qui tente de s’affranchir des mailles du filet tendu par Roskomnadzor. Il est également l’auteur de “Résister en ligne”, un ouvrage devenu référence pour comprendre les dynamiques complexes de la dissidence numérique dans le paysage russe contemporain. Dans cet entretien, il décrypte les stratégies de contournement mises en place par les artistes et la manière dont de nouvelles technologies comme les NFT redéfinissent les contours de la résistance artistique. Pour contextualiser ces enjeux, notre panorama de l’artivisme russe depuis ses origines soviétiques offre un éclairage historique indispensable.

Question : Comment Roskomnadzor filtre-t-il concrètement les contenus artistiques en ligne ?

Roskomnadzor utilise une combinaison de technologies avancées pour filtrer les contenus en ligne, notamment le filtrage par inspection approfondie des paquets (DPI) qui permet de détecter et de bloquer des contenus spécifiques à travers le trafic internet. Ce régulateur peut également émettre des injonctions aux fournisseurs d'accès Internet pour restreindre l'accès à certains sites ou plateformes, et depuis 2022, il a intensifié ses efforts en bloquant systématiquement des réseaux sociaux populaires comme Instagram, Facebook et Twitter. Cette approche a conduit les artistes russes à migrer vers des plateformes alternatives telles que Telegram ou VK, bien que ces dernières ne soient pas non plus exemptes de surveillance. Roskomnadzor exerce ainsi une influence massive sur l'écosystème de l'information numérique, rendant indispensable l'utilisation de technologies de contournement comme les VPN ou Tor.

Question : L'artivisme numérique existe-t-il encore activement en Russie en 2026 ?

Oui, l'artivisme numérique est non seulement actif, mais il a évolué pour devenir encore plus résilient face aux pressions de l'État. Depuis 2022, de nombreux artistes ont adopté des moyens plus créatifs et technologiques pour exprimer leur dissidence. L'utilisation de plateformes décentralisées et la collaboration avec des artistes internationaux ont renforcé leur capacité à diffuser leurs messages. Par ailleurs, l'art génératif et les performances en ligne, souvent cryptées, permettent de contourner la censure. Malgré un climat de répression, la créativité et la résistance des artistes russes demeurent remarquables, témoignant d'un artivisme qui s'adapte et se renforce face aux défis contemporains.

Question : Les artistes numériques russes ont-ils développé des techniques de résistance spécifiques ?

Absolument. Les artistes russes ont fait preuve d'une ingéniosité exceptionnelle en matière de résistance numérique. Ils utilisent des technologies de cryptage pour protéger leurs œuvres et communiquent souvent via des réseaux privés virtuels (VPN) ou le réseau Tor pour masquer leur localisation et contourner les blocages. L'adoption de techniques comme le steganographie, qui dissimule des messages dans des fichiers multimédias, est également courante. De plus, l'émergence de plateformes blockchain a ouvert de nouvelles voies pour l'art numérique, offrant non seulement une protection contre la censure, mais aussi une possibilité de monétisation indépendante des institutions étatiques. Ces innovations témoignent de la résilience et de l'adaptabilité des artistes face à la censure étatique.

Pour saisir la dimension visuelle de cette résistance, notre dossier sur l’artivisme russe depuis l’ère soviétique et ses racines historiques replace ces stratégies numériques dans une longue tradition de subversion culturelle.

Question : Quel est le rôle des plateformes alternatives (Telegram, Mastodon, Mirror.xyz) dans cette résistance ?

Les plateformes alternatives jouent un rôle crucial dans la résistance numérique des artistes russes. Telegram, en particulier, est devenu un outil de communication privilégié grâce à ses fonctionnalités de cryptage de bout en bout et à sa capacité à héberger des groupes et des chaînes de diffusion. Mastodon, en tant que réseau social décentralisé, offre aux artistes un espace où la censure est plus difficile à imposer. Mirror.xyz, qui utilise la technologie blockchain, permet de publier des contenus de manière immuable et transparente, ce qui garantit que les œuvres ne peuvent être supprimées par des autorités extérieures. Ces plateformes offrent aux artistes non seulement une audience internationale, mais aussi un espace sécurisé pour partager leurs œuvres et leurs idées sans crainte de répression immédiate.

Chercheur au bureau avec plusieurs écrans montrant des sites web russes censurés, ambiance analytique nocturne

Question : Les NFT ont-ils vraiment servi d'outil de résistance artistique ou est-ce surestimé ?

Les NFT ont effectivement offert de nouvelles opportunités pour les artistes russes, bien que leur rôle en tant qu'outil de résistance soit nuancé. D'un côté, les NFT permettent une immuabilité des œuvres sur la blockchain, ce qui les protège de la censure directe. Ils facilitent également la monétisation sans intermédiaires, permettant aux artistes de financer directement leur travail et parfois leur activisme, comme le font des groupes comme Pussy Riot. Cependant, l'accès à ces plateformes est souvent compliqué par les sanctions internationales et les restrictions internes, limitant leur portée. Ainsi, bien que les NFT soient un outil prometteur, ils ne sont pas une panacée contre la censure étatique. Ils représentent plutôt une composante d'un ensemble plus large de stratégies de résistance.

Question : Comment les diasporas numériques amplifient-elles la visibilité des artistes russes censurés ?

Les diasporas numériques jouent un rôle fondamental dans l'amplification des voix des artistes russes censurés. Ces communautés, souvent basées à l'étranger, servent de relais pour diffuser les œuvres et les messages des artistes, contournant ainsi les barrières nationales imposées par la censure. Grâce aux réseaux sociaux, aux blogs et aux plateformes de partage de vidéos, les diasporas peuvent atteindre un public international, sensibilisant ainsi davantage aux enjeux de la censure en Russie. De plus, elles offrent un soutien logistique et parfois financier, renforçant ainsi l'impact des campagnes artistiques et dissidentes. Cette solidarité transnationale est essentielle pour maintenir vivante la scène artistique russe sous pression.

Notre entretien avec la conservatrice du Centre Pompidou sur la censure de l’art russe complète ce regard numérique par une perspective institutionnelle sur les mêmes dynamiques de répression et d’exil.

Interface visuelle de réseau social alternatif russe sur écran, design crypté et activiste

Question : La cryptographie peut-elle protéger les créations des artistes contre la censure d'État ?

La cryptographie est effectivement une alliée précieuse pour les artistes cherchant à protéger leurs créations de la censure d'État. En chiffrant les communications et les fichiers, elle garantit que seuls les destinataires autorisés peuvent accéder aux œuvres. De plus, l'utilisation de technologies telles que le chiffrement asymétrique et la signature numérique permet de valider l'intégrité et l'authenticité des œuvres numériques. Toutefois, l'efficacité de la cryptographie dépend de sa mise en œuvre correcte et du niveau de sophistication des attaques étatiques. Bien que la cryptographie ne soit pas infaillible, elle constitue un outil essentiel dans l'arsenal de défense des artistes contre la surveillance et la censure.

Question : Quels textes législatifs russes concernent spécifiquement la création artistique numérique ?

Plusieurs textes législatifs russes impactent directement la création artistique numérique. La loi fédérale n° 149-FZ sur l'information, les technologies de l'information et la protection de l'information encadre les règles de censure et de filtrage des contenus en ligne. En outre, la loi "Yarovaya" impose des obligations strictes sur la conservation des données et la surveillance, limitant ainsi la liberté d'expression. Depuis 2022, des amendements ont renforcé ces lois, augmentant les peines pour diffusion de "fausses informations" ou de contenus jugés extrémistes. Pour accéder aux textes juridiques russes traduits en français, les services de [traduction juridique et littéraire russo-française](https://www.traducteur-russe.com/) sont essentiels pour les chercheurs et juristes travaillant sur la censure.

Question : Votre message aux chercheurs et institutions culturelles occidentales sur ce sujet ?

Il est crucial que les chercheurs et les institutions culturelles occidentales continuent de soutenir et de documenter les efforts des artistes et activistes russes. La recherche collaborative et le partage des connaissances peuvent aider à développer des stratégies plus efficaces pour contourner la censure. Il est également important de sensibiliser le public international aux défis auxquels font face ces artistes, pour maintenir la pression sur les gouvernements et les entreprises technologiques en matière de liberté d'expression. Enfin, le soutien financier et logistique est essentiel pour permettre aux artistes de poursuivre leur travail malgré les obstacles. La solidarité internationale doit rester au cœur de notre réponse collective à la censure.

Idées reçues sur la censure numérique russe

  1. Vrai ou Faux : Roskomnadzor peut bloquer tous les contenus numériques en Russie.

    • Faux. Bien que Roskomnadzor ait des capacités étendues, des technologies comme les VPN et Tor permettent de contourner les blocages.
  2. Vrai ou Faux: Les artistes russes n’ont pas de moyens pour monétiser leurs œuvres sous censure.

    • Faux. Les NFT et d’autres technologies permettent une monétisation directe.
  3. Vrai ou Faux : La cryptographie garantit une protection absolue contre la censure.

    • Faux. La cryptographie est un outil puissant mais pas infaillible; elle doit être bien implémentée.
  4. Vrai ou Faux : Les plateformes alternatives sont exemptes de surveillance étatique.

    • Faux. Elles sont souvent surveillées, mais offrent plus de liberté que les réseaux conventionnels.
  5. Vrai ou Faux : Les diasporas numériques n’ont pas d’impact significatif.

    • Faux. Elles jouent un rôle crucial en amplifiant les voix censurées et en offrant un soutien logistique.

Notre dossier sur la censure de l’art en Russie et son cadre répressif décrypte en détail ces dispositifs légaux qui s’appliquent également aux créateurs numériques.

Conclusion — les 3 enseignements clés

En conclusion, notre entretien avec Dr. Alexei Morozov met en lumière plusieurs aspects essentiels de la résistance numérique en Russie. Premièrement, malgré une censure étatique rigoureuse, les artistes russes font preuve d’une résilience remarquable grâce à des technologies comme les VPN, la cryptographie et les NFT. Deuxièmement, les plateformes alternatives et les diasporas numériques jouent un rôle crucial en amplifiant la voix des artistes et en contournant la censure. Enfin, la solidarité internationale reste essentielle pour soutenir ces efforts. Notre analyse des peintres russes contemporains engagés dans l’art politique post-2022 montre comment ces mêmes dynamiques de résistance s’expriment dans les arts visuels traditionnels. Les ressources sur le patrimoine et l’identité culturelle russe permettent également de contextualiser ces enjeux numériques dans l’histoire culturelle longue de la Russie.